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Article 24 Pédro Kouyate le nouvel album 💿 Following

L'université de la vie de Pédro Kouyaté

À 53 ans, Pedro Kouyaté signe Following (Quai son records-Pias), un opus très personnel, salué par la critique, avec Big Daddy Wilson, Manu Katché ou encore Arthur H. Following cristallise les interrogations du griot sur notre monde. L'autel des artistes de Paname l'a rencontré au studio Kadic à Villejuif le 8 novembre, jour de la sortie de l'album. Comme un signe du destin.

Julien Le Gros: Pourquoi ce titre Following

Le cover official de l’album following & Quai Son Records & Jazz Magazine

À propos du nouvel album : 👇

🎧🎼🎶💿🔗Album FOLLOWING disponible sur https://pias.ffm.to/pedro_kouyate_following

©️ Sébastien Toulorge le 27 mai 2024 au Théâtre du Châtelet avec Jazz Magazine

Pedro Kouyaté: Bonjour. J'en profite pour saluer les « followers » du média web L'Autel des artistes de Paname, d'ici et d'ailleurs. Following  c'est un jeu de mots. Par là j'entends l'idée de « suivre », toutes ces persones qui demandent: « Combien as-tu de followers sur les réseaux sociaux?» C'est aussi une métaphore de suivre nos ancêtres. L'idée m'est venue quand j'étais dans ma « chambre noire ». Je mets des draps noirs et je m'enferme.Quand je compose je me mets dans le noir, je m'extirpe de la lumière du jour pour être nimbé par celle qui est dans ma tête. Fin 2020, nous étions confinés en raison de la pandémie de Covid-19. Je me suis dit que les ancêtres nous voyaient depuis là-haut. L'humanité a sans doute déconné. Quelle va être la suite de tout ça? Où allons-nous? On ne peut même plus aller à la boulangerie sans remplir une procuration. Following est venu de ces questionnements.

JLG: Il y a un double paradygme entre votre rôle de messager griot « traditionnel » et celui du 2.0 avec les réseaux sociaux.

©️ Sébastien Toulorge le 27 mai 2024 au Théâtre du Châtelet avec Jazz Magazine

PK: Il y a aussi l'idée, selon moi, de la juxtaposition, de l'hybridation entre le monde virtuel et le monde réel. Il suffit de prendre le métro pour voir qu'il y a très peu de contacts humains. On est tous connectés sur nos téléphones. Je me rappelle que quand j'étais au lycée il y avait une carte d'astronomie avec l'alignement des planètes: Mercure, Mars, Jupiter... Où nous situons-nous dans l'univers? La Terre est notre maman à tous, qui nous porte. L'être humain joue un jeu très dangereux. La société est dans une course effrenée. Tout le monde se filme en permanence. Les prises de parole aujourd'hui sont très risquées avec le poids des réseaux sociaux. Que doit-on dire aux gens? J'ai eu la chance de connaître le monde avant l'arrivée des téléphones portables. Quand ma mère m'appelait de la France, j'étais au Mali et j'avais le combiné collé à mon oreille. J'ai voulu à travers ma musique, me parler à moi-même, communier avec les ancêtres, restituer cette part des ancêtres d'Afrique. La spiritualité est très importante à mes yeux.

JLG: Dans quelles conditions a été réalisé l'album?

Studio La Fugitive : https://www.lafugitive.com

Studio Quai Son : https://www.quaison.fr

PK: Avec des contraintes, il n'y a pas de liberté pure et dure. Si la porte m'est fermée j'observe à travers le hublot de la fenêtre. Quand il y a un obstacle ça me permet de me réinventer. Je considère les échecs comme faisant partie de l'université de la vie. Il faut échouer pour se relever. Il faut se battre pour quelque chose. Les conditions étaient très dures. J'ai eu des imprévus, des artistes qui devaient venir en studio et se sont désistés au dernier moment. En même temps, j'ai bénéficié d'un enchaînement de situations positives, du soutien indéfectible d'Edouard Rencker, directeur de publication de Jazz magazine et du label Quai son records.

Edouard Rencker, propriétaire et directeur de la publication de Jazz Magazine ©️ Tous droits réservés

Une partie de l'enregistrement a été effectuée au studio La Fugitive avec mon complice Olivier « Bud » Bodin, que je considère comme mon Rudy Van Gelder (célèbre ingénieur du son de Blue Note NDLR), et je salue toute l'équipe du studio Benoît Daniel, Bernard Natier, J.B. L'autre partie a été réalisée grâce à Jazz magazine, au studio Quai Son, près de Fontainebleau. J'ai eu les meilleures conditions au monde pour enregistrer ce disque.

Pédro Kouyaté au Studio Quai Son en 2021 ©️ Sophie Comtet Kouyaté

Studio Quai Son en 2021  ©️ Tous droits réservés

Following est un appel à l'ouverture sur le monde, à sortir de nos oeillères. Souvent on me dit que je fais de la « musique africaine. » Mais c'est beaucoup plus subtil que ces qualificatifs réducteurs. Louis Armstrong a joué en Afrique, Ghana (1956), Congo (1960). Les musiques d'Afrique comme le jazz sont des musiques de transe...

1956 : Louis Armstrong débarque au Ghana 

JLG: Sage femme est l'un de vos titres les plus personnels, un mot-valise entre la femme qui accouche et la sagesse féminine. Quel en est le message?

Julien Le Gros et Pédro Kouyaté chez Kadic cinefoto le 8 novembre 2024

PK: Sans parler du mouvement Me Too, je fais partie de ces hommes féministes qu'on n'entend pas assez. Par exemple, la part féminine de mon être est plus importante que ma part masculine. C'est cette part de moi-même qui m'a toujours sauvé. On s'est toujours moqué de moi en raison de ma voix particulière et de mon corps « de femme » que j'assume parfaitement. L'homme doit assumer sa partie féminine. J'ai écris dans ce morceau: « Sage femme, femme flamme, femme chamane. » Cela fait écho en moi. On a toujours tendance à considérer les « sages » comme des hommes. Le monde est trop phallique, trop sous domination masculine. La sagesse vient de ma mère. Je suis né d'un ventre. Tous les hommes viennent d'un ventre. Les machos, qui ne veulent pas qu'on regarde leur mère ou à leur soeur, doivent se calmer. Quand une femme donne ce n'est pas une promesse de don. Elle donne avec générosité, malgré la souffrance ou la douleur. Ma mère me disait toujours que ce que les femmes supportent, les hommes en sont incapables, parce qu'on n'est pas faits du même bois.

Erik Truffaz - Trompettiste suisse © Tous droits réservés

JLG: Quelle couleur souhaitiez-vous apporter à ce titre en demandant la participation d'Erik Truffaz?

PK: J'ai accouché de cette idée comme une femme accouche d'un enfant. Parfois le compositeur ne décide pas de tout. Les dieux qui produisent le son accomplissent le casting. Celui qui est frappé par le baton des dieux est « appelé ». Ça a été le cas pour Erik Truffaz qui ne me connaissait pas. Je donne un conseil, en particulier aux jeunes de vingt ans qui sont submergés de choix et pour qui la vie est dure: n'ayez pas peur. Si ce que vous cherchez n'arrive pas tout de suite c'est que vous devez encore apprendre. Avant d'obtenir vos objectifs il faut passer par l'université de la vie. C'est très difficile parce que la société nous apprend à regarder le succès mais pas les étapes à franchir pour y parvenir. Certaines personnes se suicident parce que la barre est mise trop haute. Mais il ne faut pas se décourager. Vous pouvez même écrire au président de la République! Ma mère Fanta a écrit à Danielle Mitterrand (première dame de 1981 à 1995 sous l'ère Mitterrand, présidente de la fondation Danielle-Mitterrand France libertés NDLR) C'était une lettre truffée de fautes d'orthographe mais ça a touché Danielle Mitterrand. Il ne faut pas être trop orgueilleux, il faut aller vers les gens et vous trouverez la solution à vos problèmes. Je viens d'un pays, le Mali, où il n'y a pas de parking, il n'y a pas de système de sécurité sociale. Il faut être humble, notamment par rapport à ceux qui nous ont précédés, comme Manu Dibango. Si tu apprends, tu vas être utile à toi-même et aux autres.


Sur l'album il y a les mots d'Arthur H sur Sahara blues. Qu'est-ce qui vous unit à Arthur?

Arthur H - ©Tous droits réservés

Avant de le connaître, j'ai connu son père Jacques Higelin. Jacques aimait Mory Kanté, on l'entend avec Youssou N'Dour sur son album à Bercy en 1985. Il y a des gens qui vont t'aimer parce que tu viens d'Afrique. C'est le cas d'Higelin qui a emmené Mory Kanté partout. Arthur était dans les valises de son père. Arthur a toujours aimé le continent africain. Mais quel artiste lui a fait une proposition musicale, à la fois culottée et sérieuse? J'ai eu cette chance. Arthur aime le désert et on est partis sur Sahara blues, sur une écriture écologique à quatre mains en studio. J'ai adoré me laisser surprendre dans ce processus de création. Le titre marche, non pas en raison de la notoriété d'Arthur mais parce qu'il y a une cohérence dans l'écriture. En France on aime les livres. L'écriture est la seule façon de garder le temps dans une boîte de façon éternelle. Ce n'est pas par hasard si pendant la période de l'esclavage on interdisait aux Noirs d'apprendre à lire et à écrire pour les empêcher de comprendre ce qui se passe.

https://www.youtube.com/watch?v=oiLc9yY9asI

Arthur H  - ©Tous droits réservés

Julien Le Gros et Pédro Kouyaté chez Kadic cinefoto le 8 novembre 2024

JLG: Justement un autre titre de l'album Hiver, avec Oxmo Puccino, est un vrai travail d'écriture.

PK: C'est magnifique parce qu'Oxmo m'a demandé le thème. On a écrit en studio, dans le calme. on pouvait entendre le bruit du frigo. On a écrit, on a lu comme ça, de manière empirique. Le son appartient à tout le monde, est planétaire. L'Afrique peut aussi se revendiquer de Miles Davis, de Bill Evans. L'écriture est universelle. Donc, Oxmo et moi avons comparé nos mots jusqu'à ce qu'on dise: « Stop, on ne touche plus à rien. » et on a enregistré. Je me revendique aussi de cette tradition de la chanson à texte, même si ça dérange celles et ceux qui me classent dans la catégorie: « musiques du monde. » Je remercie Oxmo Puccino et son manager Marc Mottin, pour leur confiance, parce que les artistes ont un staff. Oxmo s'est aussi renseigné. L'expérience de mes vingt années à jouer dans le métro m'a été utile. Les gens voient bien qu'il y a un contenu dans ma musique. Il faut tenir bon, ronger l'os jusqu'au bout!

https://www.youtube.com/watch?v=iXX7L5IHbR4

© Sophie Comtet Kouyaté Tous droits réservés.

© Sophie Comtet Kouyaté Tous droits réservés.

© Sophie Comtet Kouyaté Tous droits réservés.

JLG: Sur Following, on peut aussi entendre Manu Katché

PK: Cela a été une rencontre fabuleuse avec Manu Katché. J'ai suivi son actualité et je suis renseigné sur lui. J'ai appelé sa manageuse Keryn Kaplan aux États-Unis. La musique, le talent ne suffisent pas. Il faut être audacieux, avenant, appeler au bon moment la bonne personne, bien s'entourer. Grâce à Keryn Kaplan, j'ai eu la sympathie de Manu et j'ai eu accès à ce grand batteur de jazz. Il s'est même déplacé alors qu'il aurait pu tout faire à distance, par fichier partagé. Dans la vie, il faut amener quelque chose sur la table, comme le chien avec le gibier, envoyer des signaux forts, avoir envie, sans frimer, ne pas rechercher le succès immédiat. Le temps est notre seul juge.

© Emmanuel Delaloy Tous droits réservés.

© Emmanuel Delaloy Tous droits réservés.


JLG: Toumani Diabaté est décédé le 19 juillet 2024. Peut-on dire qu'il a aussi fait partir de votre école de la musique, à N'Tomikorobougou, quartier de Bamako?

PK: J'en profite pour m'adresser aux jeunes parce que pour moi c'est plié. Dans la vie, il faut un cadre. Je n'en ai pas eu. J'ai perdu mon père à l'âge de huit ans, d'autres n'en ont jamais eu. J'ai eu des pères de substitution qui eux-mêmes n'avaient pas de bonnes relations avec leurs géniteurs. Il ne faut rater aucun rendez-vous dans la vie d'un homme. J'ai eu la chance au bon moment, au bon endroit, d'être le jeune à qui on confiait tout. Toumani était mon voisin. Je ne volais pas. J'avais tellement de trousseaux de clés sur ma taille qu'on aurait dit un marabout! Toumani Diabaté habitait à côté de Ballaké Sissoko, comme Michel Ange et Leonard de Vinci, pendant la Renaissance. Et moi j'étais le confident qui gardait les secrets. Toumani me parlait de Ballaké et vice versa mais je ne disais rien à l'un ou l'autre. Quand d'autres jeunes s'intéressaient aux marques de vêtements de sport, moi je m'intéressais à la musique. Je faisais le ménage dans le local de Toumani avant de faire de la musique. C'est comme ça que j'ai vu à Bamako quelqu'un comme Martin Scorsese (réalisateur du documentaire Du Mali au Mississippi, 2003 NDLR) Avec Following j'espère contribuer au changement des mentalités. Legrand jazz de Michel Legrand, Kind of blue de Miles Davis ont changé le jazz. Un « petit africain » comme moi, arrivé en France en 2006 peut travailler avec des têtes couronnées. Et cette leçon je l'ai apprise grâce à des devanciers comme Toumani Diabaté.

Pédro Kouyaté et Toumani Diabaté  ©️Isaac et Jade

Toumani Diabaté est un musicien malien, né le 10 août 1965 à Bamako et mort dans la même ville le 19 juillet 2024.

©️ Tous droits réservés




Sur Following, vous rendez aussi hommage à un autre disparu, en 2019, l'acteur Mabô Kouyaté, à 29 ans.

On partage le même nom Kouyaté. C'est le fils de Sotigui Kouyaté, ce grand acteur qui a joué avec Peter Brook, et de la costumière Esther Siraba Kouyaté Marty. Mabô est parti mais chez nous en Afrique, les morts ne sont pas morts. Il y a deux morts, celle de ta disparition physique mais aussi celle pendant laquelle tu sors de la mémoire collective, d'où les processions, les commémorations. Les morts sont partout. Faire revenir Mabô c'est faire revenir son souvenir. Plus on répète une chose, moins le temps l'efface. Tout ce qui se répète ne se meurt pas. Mabô fait écho à tous les êtres chers que j'ai perdus, mon père, ma mère, mes amis. Il est important de rendre hommage à ceux qui sont partis. C'est le sens de ce titre.

Mabô Kouyaté

Acteur

Mabô Bacoundâ Ismaël Kouyaté, dit Mabô Kouyaté, né le 1ᵉʳ septembre 1989 à Neuilly-sur-Seine, et mort le 3 avril 2019 aux Lilas, est un acteur franco-helvético-burkinabé naturalisé malien.

Photo : ©Tous droits réservés

Vous avez fait votre release party le 15 novembre au studio de l'Ermitage. Qu'a représenté pour vous cette date?

Chaque seconde de ma vie est importante pour moi; Je vais vous faire une confidence, j'ai été dans le coma une fois pendant douze jours. Le sommeil c'est une petite mort. Quand tu dors et que tu te réveilles, c'est comme si tu étais un peu dans les bras de la mort. Donc, quand je suis revenu à moi ma vie a changé. Il y a des gens qui ont vendu ma voiture, ma moto. L'imam est venu. Quand je me suis réveillé ma soeur est tombée! C'est ce que j'explique sur le titre Marassa dans l'album. On ne peut plus être comme avant quand on a été dans ce couloir sombre de la mort.

Pour répondre à votre question, je restitue sur scène ce que la vie m'a donné. Quand on te donne il faut redistribuer. Quand ta main est pleine, il faut la vider pour recevoir. Je donne au public, à mon équipe de ce média web L'autel des artistes de Paname, à toutes les personnes qui ont été là depuis le début. Je restitue cet album et c'est une nouvelle vie qui commence pour moi, un nouvel acte de naissance...

Questions bonus:

JLG: Au fil du vinyle. Je vais vous présenter trois pochettes de disques et vous me direz ce qu'elles vous évoquent:

-Orchestre régional de Kayes, 1970, label Mali music.

PK: Je connais cet album, enregistré un an avant ma naissance. Mon père a travaillé à la discothèque de la Radio-Soudan, rebaptisée Radio-Mali en 1960. Pour l'anecdote, Ali Farka Touré, a hérité de la voiture de fonction de mon père. Il n'était pas encore musicien. Il a commencé comme chauffeur. Le premier gouvernement de Modibo Keita a utilisé les orchestres régionaux comme celui de Kayes. Mitterrand a inauguré la pyramide du Louvre, Chirac a eu le musée du quai-Branly. Chez nous, la propagande politique s'est faite par les orchestres. L'écoute de ces orchestres à la radio nous ont a aussi donné un contact sur l'extérieur. Il n'y avait pas Internet à l'époque. Kayes c'est la région de Boubacar Traoré. Son frère Kalilou a étudié la musique à Cuba avec les Maravillas du Mali. Tout ça a fait partie de ma formation musicale.

Orchestre Regional de Kayes

L’Orchestre Régional de Kayes est créé afin de revigorer et de moderniser la culture kassonké. Sous la direction du chef d’orchestre Harouna Barry, il va s’imposer dans tout le Mali. Au début des années 1970, l’orchestre En 1977, le groupe sort un album éponyme.

-Les Ballets africains de Keita Fodeba volume 1, disques Vogues 1959

PK: Chez le chorégraphe Keita Fodeba, le costume, la danse sont particulièrement recherchés. Il y a à la fois l'aspect visuel et l'aspect sonore. Je pense aussi au festival mondial des arts nègres inauguré par Senghor en 1966. A la télévision je voyais le travail sur les costumes dans les mises en scène du comédien ivoirien Sidiki Bakaba. Sur le clip de mon titre Tissu j'ai voulu m'habiller comme un chamane africain.

https://www.youtube.com/watch?v=FcnMzGNd1rA


-Les Double six rencontrent Quincy Jones, Capitol, 1961

PK: J'ai évoqué Quincy Jones avec Daniel Mermet lors d'une de mes interventions à la Philharmonie de Paris. Daniel Mermet m'a raconté que son père le pianiste Charlie Mermet a connu Quincy alors qu'il revenait d'une tournée foireuse en Afrique pendant laquelle le manager est parti avec la caisse. La légende veut que depuis ce jour Quincy a décidé de ne plus jamais travailler que pour lui-même. Ça m'a conforté dans l'idée que tout est possible, que l'impossible n'existe pas. C'était possible pour Quincy de retirer Michael Jackson des griffes de son père, etc. Quincy Jones a connu l'époque de la ségrégation, pendant laquelle les Noirs étaient lynchés. C'est difficile à imaginer aujourd'hui pour un jeune de vingt ans scotché à son smartphone. Paix à son âme, Quincy ne mourra pas.

Thé ou café: Si vous n'étiez pas musicien qu'auriez-vous fait?

J'ai toujours aimé soigner car ma grand-mère m'a donné ce don. Je fais de la thérapie sonore à distance. Si je n'étais pas musicien j'aurai donc été guérisseur. Ça fait plaisir à mon âme. Il y a quelques jours, même si c'est fatigant j'ai coupé le feu à quelqu'un. On revient à ce que je vous ai dit; il faut restituer!

Plus d'informations sur:

https://pedrokouyate.com/

https://www.instagram.com/pedrokouyate_music/

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Article 23 - Baaba Maal

Baaba Maal

Interview de Baaba Maal (25/09/2024).

 

L’Autel des artistes de Paname a l’honneur et le privilège de vous rencontrer pour une interview.

 

Cher Baaba Maal, vous jouissez d’une renommée internationale, et je souhaiterai de ce fait ouvrir cet entretien, en revenant quelques années en arrière. Pourriez-vous nous dire comment cette belle histoire a commencé ?

Bonsoir Lamine ; tout a commencé en 1953, à ma naissance, Il faut rappeler que c’est à Podor, une ville culturelle du Nord du Sénégal, que j’ai vu le jour au sein d’un clan de pêcheurs.

Baaba Maal & Lamine Ba

Même si je n’ai pas beaucoup pêché, j’ai grandi sur les berges du fleuve Sénégal et, chaque matin, je regardais les hommes partir dans leurs pirogues à la recherche du poisson et, à admirer le travail de transformation des poissons fraîchement pêchés qu’exécutaient les femmes.

 

Ma mère nous a communiqué cette grande fierté d’appartenir à ce clan. Les pêcheurs sont, au-delà de leur métier, des gens créatifs et décomplexés, qui aiment la fête et accueillir les autres. Souvent, à Podor, les pêcheurs recevaient leurs amis qui venaient de loin, pour de grands festins qui animaient la ville.

 

Maman a aussi toujours jalousement entretenu son talent de chanteuse et de compositrice, comme bien d’autres femmes de la région du Fouta. Elle avait le don de créer de petites proses qu’elle adaptait en musique pour raconter son histoire et celle du peuple, notamment pour parler de leurs aspirations, de leurs moments fastes et d’exprimer leur nostalgie pour ceux partis en voyage.

 

Plusieurs femmes du clan étaient talentueuses et lorsqu’elles se retrouvaient au bord du fleuve lors des journées de lavage/étendage du linge, elles se lançaient dans la composition spontanée et effrénée de chansons qu’elles nous rapportaient ensuite.

 

C’est dans cet univers que j’ai grandi, toujours bercé par le son, avant même que je ne découvre mes propres talents de chanteur. Je dois encore réexprimer ma fierté d’avoir grandi à Podor, cette ville ouverte à la culture dans toutes ses composantes : musique, danse, etc…

 

 

Le pêcheur de naissance que vous êtes, était-il appelé à chanter ? A-t-il été facile pour vous d’embrasser ce métier ?

 

En effet, chanter était quelque chose de si naturel, que tout le monde à Podor chantait, du muezzin au petit élève de la ville, en passant par les pêcheurs…

Podor, ville au Sénégal. Tous droits réservés

Lors de la cérémonie du Pekan, en l’honneur des esprits du fleuve, tout le monde pouvait le micro pour interpréter un chant ou déclamer un poème à l’adresse de nos protecteurs invisibles. C’était aussi le cas lors des cérémonies de circoncision.

 

Chez nous, l’activité musicale n’a jamais été réservée à une caste de griots. Tout le monde avait le droit de chanter, à la seule condition de savoir le faire et d’avoir le courage de se tenir au centre du cercle et d’être vu par tous.

 

On se retrouvait souvent autour d’un haudou, d’un xalam, d’une calebasse ou de tout autre luth traditionnel et on faisait des parties de chant. J’avais un ami qui éprouvait une forte passion pour l’harmonica, Baaba Saar, qui vit actuellement à Richard Toll, il s’était procuré un harmonica et ensemble on reprenait des chansons.

 

Parallèlement à tout cela, j’étais aussi aux côtés de ma mère, véritable compositrice et amoureuse du spectacle, qui avait une troupe théâtrale. Bien qu’elle n’avait pas vraiment le droit de faire de sa passion un métier, elle la vivait de façon dilettante. J’assistais aux répétions de son groupe et des fois on les sollicitait pour accueillir des personnalités politiques ou coutumières de passage à Podor. Leurs sorties étaient toujours très appréciées et cela ne perturbait en rien leurs vies conjugales et familiales.

 

Je les voyais répéter ensemble, faire coudre leurs tenues qu’elles appelaient des « déguisements » et préparer leurs spectacles. Très vite, j’ai appris à m’émerveiller devant cette faculté à préparer et à organiser ces évènements, même si d’autres regardaient cela comme une chose simple et évidente, pour moi c’était un art à part entière que je voulais déjà apprendre pour me développer moi aussi.

 

Vous avez donc appris à organiser, à préparer des spectacles, d’où cette envie et ce besoin de travailler en équipe. Comment avez-vous créé votre premier groupe de musique ? De qui était-il constitué ?

 

Il y avait à Podor deux instituteurs férus de musique ; l’un d’entre eux était le cousin de Mansour Seck et l’autre vivait tout près de chez moi, un guitariste de grand talent. Chaque soir avec ses cordes, je l’entendais reprendre des chants que j’interprétais avec mes frères et il le faisait fort admirablement.

 

Tous deux ont été inspirés par des jeunes formés par le musicien et guitariste guinéen Keïta Fodé Barro à Dakar, c’était avant les indépendances, quand il était au Sénégal avec les ballets africains.

 

J’étais fasciné de les entendre jouer toutes ces mélodies de Podor, mais aussi du Mali et de la Guinée, j’ai très vite perçu un lien de parenté entre ces sons venus de loin et les nôtres.

 

Il faut dire que Podor a aussi contribué à faire grandir ma curiosité. Je suis peul à 100% certes, mais à Podor, je suis à 20% wolof avec la présence de cette culture dans la ville, à 25% maure, avec les familles mauritaniennes qui étaient dans notre voisinage et à 5% malien avec ces personnes venues de Kayes et de Bamako, ce qui a aidé notre quartier à se développer considérablement.

 

On allait de cours en cours pour les fêtes de familles, et ainsi, j’ai baigné dans un environnement multiculturel. Il y a certaines langues que j’ai apprises à déclamer naturellement, sans même connaître les sens des mots.

 

Après mon entrée en 6e, mes parents m’ont inscrit au lycée Charles de Gaulle à Saint-Louis, mais chaque vacance, quand je rentrais à Podor, tous les jeunes aimaient être avec moi, j’avais une surprenante facilité à attirer les autres. Comme ils me suivaient tous, filles comme garçons, je leur ai proposé de former une troupe théâtrale et nous l’avons baptisée Xaware. On avait des talents multiples de chant et de danse, et Baaba Sarr (joueur d’harmonica) était des nôtres !

 

Plus tard ils deviendront tous instituteurs ou embrasseront d’autres métiers, ce n’était qu’une activité de vacances. Je suis le seul du groupe à avoir choisi d’évoluer sur la voie de l’art.

 

La troupe a donc existé tout le long de mon cursus secondaire au lycée et m’a permis d’expérimenter toutes les choses apprises auprès de ma mère : réunir les autres, travailler ensemble, créer des chorégraphies, préparer les chœurs, etc…

 

Tout cela a commencé dès ma première année de lycée, j’avais environ 13 ans. J’avais aussi des amis dans la ville de Saint-Louis avec lesquels on faisait de la musique de temps en temps, je pense notamment à Mamadou Dème que l’on appelait affectueusement Leuk.

 

J’étais aussi proche de plusieurs troupes théâtrales de ma région, comme le Foyre Fouta, avec lequel on organisait souvent des sorties et même des veillées, on parlait de nos origines et on se partageait des connaissances sur l’histoire de notre peuple.

 

Avec Leuk et quelques amis, on voulait faire comme Samba Dieye Sall et ces ténors de la chanson peule que l’on voyait venir chez nous. On était fascinés par leurs immenses carrières, mais chaque fois qu’ils revenaient dans le Fouta, ils nous cherchaient et nous proposaient de faire les premières parties de leurs concerts. Nous n’étions que de simples élèves et pour nous c’était des moments incroyables.

 

À Saint-Louis, il y avait un établissement qui a abattu un travail solide pour notre édification culturelle : le Foyer artistique culturel et littéraire du fleuve, l’appelait-on.

 

Entre élèves des lycées de la ville, notamment Charles De Gaulle, Peytavin, Ahmed Sall, le Prytanée militaire ou encore le lycée Faidherbe, on se retrouvait tous sur ce lieu pour des activités culturelles.

 

Il y avait le mouvement des scouts de la région que j’ai intégré et avec lequel j’ai réalisé beaucoup de choses. Ainsi, j’avais déjà, avec mes amis, une belle plateforme pour chanter et nous faire connaître dans notre région, et même à Dakar, la capitale, les gens commençaient déjà à entendre un peu parler de nous.

 

Mais en ce temps-là, j’étais élève, j’avais beau aimé follement la musique et la vivre à travers toutes les activités dont je vous ai parlé auparavant, ma priorité restait tout de même l’école et cela réconfortait mon père qui a toujours voulu que je mène à bien mon parcours scolaire.

 

 

Quand as-tu donc eu le déclic, ce moment décisif où tu devais résolument choisir entre être musicien ou embrasser une autre carrière ?

 

Le déclic est survenu naturellement…

 

Je me rappelle que j'ai eu à me battre un jour avec un très grand ami, paix à son âme, il s’appelait Gorgui N’Diaye.

 

Il m'écoutait très souvent chantonner sur les bancs de la cour de récréation du lycée Charles de Gaulle et un jour il m’a dit, qu’avec mon talent, je finirais certainement par devenir chanteur. Ce jour-là, j’avais pris ses mots comme une vilaine blague et je l’avais attaqué. Je lui ai signifié au cours de notre petite altercation que si nous étions au lycée, c’était pour aspirer à de grandes carrières dans des domaines hautement respectés et que me prédire un avenir de musicien, c’était quelque peu se moquer de mon avenir.

Lycée Charles De Gaulle (LCG) Saint Louis, Sénégal

Quelques années plus tard, il m’a écouté chanter à la Radio Sénégal (ORTS) et il m’a cherché partout pour me rappeler notre altercation du lycée et nous en avons bien rigolé (rires).

 

Mais, les choses sérieuses ont véritablement commencé avec Mbassou Niang, artiste complet, musicien mais aussi peintre et sculpteur, qui étudiait à l’Institut des arts à Dakar. Il suivait nos sorties durant les vacances à Podor.

Mbassou Niang. Tous droits réservés

L’album Lasli Fouta

À Dakar, il a rejoint le groupe Lasli Fouta et a un jour prédit au sein de sa formation qu’ils auraient deux grands artistes, dont un qui préparait son baccalauréat (moi) et le jeune guitariste Mansour Seck de Podor.

 

Ils lui ont dit qu’il ne pouvait pas y avoir de meilleurs musiciens que ceux que la troupe comptait déjà et ils n’étaient pas du tout réceptif à l’idée de nous accueillir.

 

Mais lorsque je suis arrivé à Dakar, Mbassou a organisé une veillée et Mamadou Fall, talentueux guitariste du Lassili Fouta était là. Nous avons enregistré ce moment et ils ont apporté la cassette à Samba Thiam qui travaillait à la radio nationale.

Radio Nationale du Sénégal. Tous droits réservés.

Le média m’a contacté pour m’offrir 2 heures d’enregistrement dans son studio, c’était si fort pour moi que j’ai pris peur et je suis retourné à Podor.  Je chantonnais juste pour m’amuser et je ne croyais vraiment pas qu’un jour la radio nationale me solliciterait.

 

Mais, ils ont été patients et ont attendu mon retour pour me contacter de nouveau et me proposer à nouveau, 3 heures d’enregistrement. Je suis finalement allé et ma première cassette a fait du bruit. Tout le monde voulait me connaître, tant mon titre « Taara » a été favorablement reçu par l’audience nationale. Mon père aussi a aimé le morceau et il m’a donné sa bénédiction, en me disant que si c’était ce genre de musique que je devais faire, il ne s’y opposerait pas.

 

« Taara » est un grand classique du répertoire ouest-africain que j’ai adapté à ma manière et cela m’a ouvert de nombreuses portes.

 

Le Lasli Fouta a finalement accepté de me rencontrer et me programmer à certaines de ses sorties. Les gens qui nous écoutaient se demandaient d’où l’on venait, tant notre musique était variée, avec ses accents peuls, mais aussi maliens et guinéens.

En réalité, le groupe était constitué de professionnels provenant de divers secteurs d’activité, mais qui avaient tous une certaine passion pour la musique. On se retrouvait pour chanter mais aussi pour entretenir notre identité culturelle de natifs du Fouta, dans une ville de Dakar où de nombreux peuples se côtoient.

 

La page Lassili Fouta a duré 4 ans, entre 1974 et 1978, puis, Mansour Seck et moi avons décidé de partir à l’aventure. Nous avons sillonné plus de 300 contrées du Fouta avant de nous diriger vers le Sénégal Occidental. Nous sommes allés jusqu’à Kayes au Mali, mais aussi en Guinée et en Côte d’ivoire, en passant par Sikasso (Mali).

Baaba Maal et Mansour Seck -Photos Tous droits réservés !!!

Baaba Maal et Mansour Seck -Photos Tous droits réservés !!!

Chacune des étapes de ce voyage m’a profondément marquée ; je me souviens encore qu’à Goudiry, dans le Fouta, les femmes nous réveillaient, Mansour et moi, puis on sortait avec nos guitares et elles nous accompagnaient avec leurs calebasses. À leur école, j’ai appris beaucoup de chansons du grande répertoire Yela des peuls, et je leur ai aussi appris quelques-unes de mes compositions.

 

À Bougouni, au Mali, nous avons fait la rencontre fortuite d’un vieil homme dans une dibiterie (lieu de vente de viande braisée) ; il nous a observé attentivement avec nos guitares sur le dos et il nous a demandé de lui prêter un de nos instruments. C’était un chanteur d’exception !

Bougouni - Ville au Mali

 

Il a interprété 5 morceaux, dont « Fanta » que je reprendrai plus tard. Il nous a ensuite béni en nous disant ces mots : « le chemin sera long mes enfants, mais vous avez mes bénédictions et je vous offre ces 5 chansons ». Nous avons répété ces moreaux en boucle pour ne jamais les oublier…

 

Je me souviendrai toujours des bienfaits de ce périple riche en sons et en leçons. Nous avons rencontré des musiciens, des griots et même des musicologues, des gens qui nous ont instruit sur le 4e art et sur le rôle des instruments traditionnels comme le xalam, le ngoni, la kora ou encore le tama.

 

Nous avons aussi appris beaucoup de choses sur la composition des chants traditionnels ; quand une œuvre est adressée à la noblesse par exemple, on l’embellit d’instruments mélodieux en évitant de la surcharger d’éléments percussifs trop bruyants. 

 

Ce voyage a nourri mon inspiration tout au long de ma carrière qui se poursuit encore et il a aussi permis de sceller la grande amitié entre moi et Mansour Seck jusqu’à sa triste disparition cette année.

 

Mais, malgré toutes ces expériences, je n’étais pas encore totalement décidé à mener une carrière musicale, jusqu’à ce que je décide de me rendre en France avec l’aide d’Amadou Dia.

 

Quelques temps avant, je fis la connaissance d’Amadou Kane Diallo et d’Aziz Dieng qui me dirent qu’en France, je n’échapperais certainement pas à la musique. Ils m’ont conseillé de m’établir à Paris pour bien m’imprégner de la réalité du showbiz et voir comment les artistes sont encadrés et accompagnés.

 

Je suis resté là et, au bout de 3 mois, j’ai fait venir Mansour Seck à Paris. Je vis défiler les mois et les années, et j’ai pris goût à apprendre de la scène parisienne. Sans le décès de ma mère survenu après 3 années, je ne serais peut-être pas retourné au Sénégal…

 

À Paris, je voyais des sommités de la chanson africaine briller ; des gens comme les frères Touré Kunda, Manu Dibango ou encore Salif Keïta, je me disais que je pouvais faire comme-eux. C’est à ce moment-là seulement que le déclic est survenu ; avec l’aide de Kane Diallo, on a enregistré la cassette Jam leli qui a connu un succès fou. Les gens l’achetaient et la copiaient partout au Sénégal, mais aussi en Guinée et en Gambie.

Djam Leelii est un album de Baaba Maal et Mansour Seck, sorti en 1989.

Baaba Maal - photo : ©️ D/R.

Baaba Maal, votre première sortie à Paris a donc été un réel succès ! Quelle a été la suite de l’histoire ?

 

La suite c’est que Jam leli a continué à tourner en Afrique, à faire son petit bonhomme de chemin sur les médias du contient et pendant ce temps, à Paris, Mansour Seck et moi jouions dans des foyers d’immigrés pour nous faire un peu d’argent ; j’en avais besoin pour payer mes études supérieures de musique au conservatoire qui m’avais été conseillé par Aziz Dieng et mes amis du Boulevard Bonne-Nouvelle à Paris. 

 

Je m’étais inscrit au conservatoire et je garde encore le souvenir de mon professeur de chant, dont j’ai hélas oublié le nom, qui était content de m’avoir comme élève. Il me disait qu’il avait précédemment encadré une sénégalaise au piano, Aminata Fall. Il me faisait des vocalises et cela m’a grandement aidé.

 

Je jouais assez régulièrement à Paris, au New Morning notamment. Il y avait aussi des étudiants africains plutôt révolutionnaires, qui organisaient des concerts au cœur de la capitale française, motivés par des panafricanistes ou des défenseurs de la cause du peuple noir comme Lamine Savané, Mutabaruka ou encore Quincy Johnson.

 

Ces rencontres musicales engagées se tenaient souvent à Châtelet - Les halles et j’y jouais avec Mansour. C’étaient de très beaux moments.

 

Plus tard, je suis rentré au Sénégal et j’ai retrouvé mon ami El Hadj N’Diaye qui avait déjà acquis tout le matériel pour ouvrir le Studio 2000. On n’était pas nombreux à enregistrer chez lui, il y avait Oumar Pene, Ousmane Mohamed Diop et Mama Gaye, avant même que Youssou N’Dour et d’autres artistes ne commencent à s’y rendre.

Studio 2000 Dakar

Photo : Tous droits réservés !!!

 

Depuis le lycée, El Hadj me disait qu’on devait faire quelque chose pour les musiques peules ; donc, lorsque l’on s’est retrouvé, alors qu’il revenait pour sa part de Suisse et moi de France, nous avons produit la première édition de Wang, avec Mama Gaye, ainsi que l’album Yela.

Je devais retourner à Paris, mais les 2 cassettes ont connu un réel succès. La communauté peule était fière d’avoir un artiste qui a enregistré de la musique moderne et des milliers de personnes étaient désormais intéressées par mon parcours.

 

El Hadj m’a dit que je n’avais plus grand-chose à faire en France et qu’il était peut-être temps de me consacrer à mon audience locale. Entre 1984 et 1985, j’ai donc créé le groupe Wandama et on a tourné dans le pays.

 

Mais comme cette formation ne pouvait pas prendre tout le monde, j’ai demandé à El Hadj, la permission d’en créer une autre, avec mes amis Mansour Seck, Barou Sall, Malick Pathé Sow et tous ceux avec qui j’ai grandi. C’est ainsi qu’est né le Daande Lenol en 1985.

 

 

Dande Lenol est finalement devenu le groupe numéro 1 dans le vaste univers de la musique pular ! Quelles ont été vos premières œuvres ?

Dande Lenol

Photo : Tous droits réservés !!!

 

Notre première sortie a été un concert à Podor, chez moi, sur une invitation de l’ONG Ndombax. Ce fut un voyage agréable pour tout le monde et de retour à Dakar, alors que le groupe n’avait pas encore de nom, on l’a baptisé Daande lenol, en référence à un des titres de Jam leli, ce nom signifie la « voix du peuple » et c’est ce que nous voulions être.

 

Je ne mesurais pas la portée de ce nom en le choisissant mais il a résonné si fort dans la communauté peule qu’il nous a assigné la mission de toujours la servir. C’est pourquoi en 30 ans, après même nos tournées les plus grandes à l’international, nous revenons dans le Fouta pour notre communauté. Les concerts que nous y organisions, nous permettaient de lever des fonds pour soutenir l’éducation, monter des coopératives d’agriculture et d’élevage et alimenter bien de projets sociaux.

 

On jouait régulièrement au stade Amadou Barry de Dakar et souvent, les amis de la communauté nous invitaient dans leurs localités dont le courant nous faisait parfois défaut. Nous ramenions alors nos groupes électrogènes pour jouer de la musique aux habitants.

 

Aujourd’hui, tous les musiciens du Daande Lenol sont fiers de l’impact communautaire du groupe. Je tiens d’ailleurs à les remercier ici, parce qu’avec moi, ils ont su s’adapter à deux contextes bien différents.

 

Ils ont toujours été disponibles pour ces concerts internationaux qui nous menaient, dans d’excellentes conditions, dans les plus grandes villes du monde, mais ils répondent aussi avec joie lorsque l’on doit tourner dans le Fouta dans des conditions « humanitaires ». Ils séjournent volontiers dans les petits logis qu’on leur propose, ils mangent tout ce qu’on leur offre et tissent des amitiés avec les populations. C’est pour moi, un réel bonheur de voir cela.

 

 

Baaba Maal, le Daande Lenol est donc né sur une vision communautaire et finalement vous avez atteint une audience plus large, incluant toutes les autres communautés du Sénégal. Comment avez-vous réussi cela ?

 

À la naissance du groupe, il fallait être très astucieux pour gagner l’estime de notre communauté peule très possessive, mais aussi intéresser le reste du Sénégal.

 

Notre nom a permis d’engager facilement les nôtres et notre formule musicale avec des compositions en langue peule leur a donné tout le plaisir qu’ils recherchaient.

 

Les autres communautés du Sénégal, même si elles ne parlent pas notre langue, sont toutes férues de spectacle et nous avons énormément travaillé cet aspect. Passés par des troupes théâtrales pour la plupart, pendant notre enfance, nous avons vraiment le sens du spectacle.

 

Les groupes à Dakar, ramenaient sur scènes des instruments modernes, mais nous avons pour notre part, proposé quelque chose de différent, un mix d’instruments modernes et traditionnels sur une musique vivante et très festive, et cela a tout de suite intéressé le grand public. C’est ainsi que nous avons réussi à intéresser tout le monde, sans jamais trahir notre peuple.

 

J’étais très content un jour d’entendre un député sénégalais dire dans l’hémicycle des élus, qu’il fallait au Sénégal, un Baaba Maal sérere, diola ou encore soninké et qu’ainsi, tout le monde serait au même pied d’égalité (rires).

 

Je dois aussi rappeler que tout cela a été possible grâce au talent des membres du Daande Lenol ; ils ont tous été de bons musiciens, mais surtout de grands artistes. Ensemble nous avons innové et conçu des scenarii et décors uniques pour nos shows.

 

Quand les gens nous suivent en live aux USA, en Angleterre ou en Australie, nous les embarquons avec nous dans nos spectacles, à la découverte du Sénégal profond. Nous ramenons des éléments qui les font voyager jusque dans nos plus petits villages.

 

 

L’un des moments importants de votre ascension sur la scène mondiale a certainement été la signature chez Island Records ; comment est-ce arrivé ?

 

Il nous a été rapporté qu’un touriste qui se promenait à tout hasard à Banjul, en Gambie, a rencontré des gens qui suivaient jam leli et leur a demandé de lui vendre la cassette. Comme vous pouvez l’imaginer, ils lui ont proposé à prix d’or (rires).

 

C’est donc ce touriste qui aurait ramené l’œuvre en Angleterre et elle a été entendu par les dirigeants de la maison de production Sterns qui ont contacté Mbassou pour une réédition de la cassette en vinyle.

 

Chris Blackwell

Photo Tous droits réservés !!!

Le nouveau format a donc circulé et a été écouté par Chris Blackwell, le fondateur d’Island Record, qui a immédiatement voulu signer avec nous ; mais les choses ne se sont pas faites rapidement.

 

Ils nous ont suivi durant 2 années, sans jamais rien nous proposer, croyant qu’un contrat d’exclusivité nous liait soit à Ruby Graneli notre tourneur, soit à Syllart Record qui a produit Wango et Taara.

Taara › Date de sortie

1 janvier 1990

 

Quand ils se sont finalement approchés, nous leur avons expliqué que nous n’étions liés à personne et que nous étions ouverts à intégrer toute plateforme pouvant valoriser nos créations. C’est ainsi que le contrat été signé chez Island et pour nous, c’était un nouveau chapitre qui s’ouvrait en Angleterre…

 

Grâce à leurs branches dans plusieurs pays, nous nous sommes fait une audience aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Afrique du Sud et partout autour du globe.

 

Island Records a certes sorti Jam leli, mais mon premier album avec eux c’est Baayo. Ils m’ont demandé ce que je voulais faire dès la signature et j’ai évoqué l’idée d’un album acoustique. J’ai ramené le joueur de kora et Mansour m’accompagnait à la guitare. Je voulais graver le fruit de mon aventure entre le Nord du Sénégal, le Mali et la Côte d’Ivoire, sur un disque spécial et ils m’ont accompagné dans cette démarche.

 

Ce qui mériterait d’être dit ici, c’est qu’Island m’a toujours respecté ; jamais ils ne m’ont imposé quoique ce soit dans ma direction artistique. Je fais vraiment ce que je veux et ils me soutiennent. J’ai souvent ramené une touche électronique sur une ou deux de mes pistes comme « Television », mais c’est toujours venu de moi, par ma curiosité et mon désir de voir ce que ma musique peut donner si on l’habille autrement. Jamais rien ne m’a été imposé.

 

Après Baayo, Island Records a pris tout son matériel de pointe et ses techniciens les plus jeunes et les plus performants pour les ramener à Podor ; ils sont venus jusque chez moi pour l’enregistrement de Lam Toro.

Lam Toro on Spotify · Album · Baaba Maal · 1992 · 11 songs. ... ©️ 1992 Island Records Ltd. ℗

Ils ont samplé les pilleuses de mil, les chanteurs de Pekan, capturé les bruits de la ville de Podor et bien d’autres éléments sonores, pour enrichir cet album unique, mentionné dans un livre de référence qui cite les 1000 opus à écouter au moins une fois avant sa mort ; Jam leli aussi y figure.

 

Lam Toro a inspiré le producteur Samuel Emerson, qui a monté Afronkentic Sound qui a fait le tour du monde. Dans cet opus nous avons aussi tendu la main à la Jamaïque avec le morceau « Yélé » avec Macabi et Carles Bradjou à la vidéo. L’œuvre, moderne, a eu une forte audience au Bénin, en Côte d’Ivoire, en Afrique du Sud, au Nigéria ou encore au Kenya…

 

« African queen » aussi a eu beaucoup d’impact ; ce sont des morceaux qui nous ont permis de nous introduire à l’audience d’Amérique latine, les Caraïbes et à l’Afrique anglophone. Dans la vidéo de « Yélé » on a montré des trucs qui se passaient en Jamaïque, il y avait du rap et tout le monde a aimé.

 

 

Y a-t-il des moments forts que vous n’oublierez pas dans votre collaboration avec ce label international qu’est Island Records ?

 

Je vous ai conté plus haut, l’épisode de leur venue à Podor pour m’enregistrer ; ça a été un très beau souvenir. Sur place, ils ont vu le lien puissant que j’ai avec ma communauté et Chris m’a dit que je devais être la voix de ce peuple-là, sinon celle de toute l’Afrique !

Island Records est une société d'édition musicale fondée en 1959 par Chris Blackwell1. Elle fait partie du groupe Universal Music.

C’est en m’assignant ce sacerdoce de représenter les miens, qu’avec Island, j’ai vécu un des plus beaux moments de ma carrière : rencontrer l’ex-président sud-africain feu Nelson Mandela et recevoir de lui des encouragements…

 

Un autre moment inoubliable de ma carrière a été de participer grâce à Island, à un show géant devant Tony Blair et la reine d’Angleterre qui avait initié l’événement, là aussi à l’honneur de Mandela.

 

Ce jour-là, j’étais juste accompagné d’une kora, d’une percussion et de Mamy Kanouté. J’ai joué devant ces personnalités sur une scène qui a vu défiler à la même occasion, des artistes comme Mel B ou encore les Spice Girls…

 

À la fin du show, Mandela s’est tourné vers moi et il m’a dit qu’il voulait une chanson. C’était pour moi un si grand honneur et jusqu’à aujourd’hui, j’entends encore résonner sa voix avec ces mots.

 

Il a prodigué des conseils à tous les artistes invités, mais moi unique africain du line-up, je me sentais particulièrement concerné. Il nous a dit que nos voix d’artistes vont bien plus loin que celles de politiciens et que nous devions toujours l’utiliser pour promouvoir la cohésion sociale, la paix et magnifier l’être humain dans sa grandeur.

 

C’est un conseil si fort, qu’il m’a éclairé tout le long de ma carrière ; je m’en souviens à chaque fois, au moment de prendre des décisions importantes sur mes œuvres et leur contenu.

 

J’ai aussi rencontré la maman de Bob Marley, avec autour, d’autres artistes d’Afrique comme Oumou Sangaré et Femi Kuti ; elle pleurait encore le départ de son fils quand je lui ai dit que son Bob était toujours vivant à travers son héritage partagé par tous les artistes du monde ; c’était un moment fort en émotion. Ce sont des choses que l’on n’oublie pas et quand on les vit, on sent qu’on a désormais des responsabilités, vis-à-vis des gens que l’on croise et qui croient en nous.

 

L’un des souvenirs marquants de ma carrière en ce sens, a d’ailleurs été ma rencontre avec feu Toumani Diabaté, c’était lors de mon long périple à travers l’Afrique de l’Ouest. Nous étions jeunes et nous faisions de petites sessions de musique acoustique avec nos guitares et nos koras. Il me ramenait chez lui à la maison et un jour son père m’a fait asseoir, il m’a dit qu’en me regardant, il pouvait croire en la survie de nos musiques traditionnelles. Il aimait mon look traditionnel, notamment mon boubou, mes ceintures et mon sabre ; il m’a encouragé à préserver la passion pour les cultures de mon peuple.

 

Le père de Toumani était un illustre homme, il a joué pour un artiste que j’ai toujours aimé, Kouyaté Sory Kandia.

 

 

Baaba Maal, vous avez évoqué pendant de longues minutes dans cet entretien, votre lien avec le théâtre et, récemment, vous avez connu une consécration mondiale en posant votre voix pour la bande originale du film Black Panther. Votre voix a également résonné dans de nombreux blockbusters. Voulez-vous nous parler de votre lien avec le 7e art ?

 

Vous faites bien de rappeler, Lamine, que j’ai une longue histoire avec le cinéma. Tout a commencé avec Ousmane Sembène, qui m’a fait intervenir sur son film Guelwaar en 1996.

 

C’est un homme que je considérais comme un père et quand il m’a appelé, c’est volontiers que je me suis rendu chez lui. Il m’a suggéré de poser ma voix sur sa réalisation, mais je n’avais pas d’expérience dans la musique de film. Je le lui ai signifié, mais il m’a clairement dit « je m’en fous, tu es un artiste, sors ce que tu ressens en voyant les images » (rires).

 

Je me suis donc rendu chez mon ami Aziz Dieng qui tenait alors le studio Midi Music au quartier Baobab (Dakar). Nous sommes allés sur une formule simple, en acoustique (voix + kora).

 

Mais quand les sons produits ont été adaptés aux images, j’ai moi-même ressenti quelque chose, un certain émoi…

 

Je dois avouer que la combinaison son-image est une chose essentielle à mon art ; même quand je suis sur scène et que je chante « Taara », en mon esprit je vois défiler des images. Je vois des mouvements de foule, Cheikh Oumar et ses troupes, je vois la bataille sanglante à Madina et ce sont ces visions qui conditionnent le mouvement de ma voix et mes envolées.

 

J’ai toujours chanté pour les images et cela explique cette facilité que j’ai à faire de la musique de film. Quand on me sollicite pour une œuvre cinématographique, je me laisse guider par le scenario et les images ; ces éléments me permettent de trouver les mots, les émotions et la voix juste.

 

J’ai aussi eu une expérience de musique pour jeu-vidéo avec Far Cry ; il m’a été demandé de poser ma voix pure, sans parole pour transcrire des émotions (joie, colère, peur, paix) ; le défi a été si grand que j’ai même failli abandonner. Il fallait par exemple exprimer musicalement de la colère alors que je n’étais fâché. J’ai dû forcer les émotions par moment et c’était une expérience unique.

 

Toujours dans cette catégorie « musique pour images », l’une de mes expériences marquantes a aussi été ma participation à la bande originale de La chute du faucon noir de Ridley Scott. Quand je suis arrivé dans le grand studio, Ridley n’était pas là et on m’a fait visionner le film mais j’ai renoncé à l’idée de poser ma voix sur l’œuvre tant elle était violente et sanglante.

 

 

Mais comme j’étais encore à Los Angeles, Ridley a demandé à ce qu’on me ramène en studio et qu’on me remette les images avec de plus amples explications. Il voulait absolument que je prenne part au projet. J’ai finalement mieux compris ce qu’il attendait de moi.

Le film oppose l’armée américaine à un groupe de résistants somaliens ; il y a donc d’un côté la puissance de la technologie et de l’autre l’intelligence et la détermination. Il était question que je pose ma voix pour traduire l’engagement et la résilience des forces noires et cette perspective-là m’a plus intéressé.

 

De toutes ces expériences, je pense que le travail sur Black Panther a même été le plus simple à faire, mais c’est une réalisation qui a connu un si grand succès ; il est donc normal que les gens m’associent immédiatement à cette réalisation, quand on parle de Baaba Maal au cinéma. Mais les autres productions que j’ai citées ne sont pas moins valeureuses de mon point de vue.

 

 

Baaba Maal, la nouvelle génération de chanteurs sénégalais est créative et particulièrement engagée, c’est aussi le cas au sein de la communauté peule où de nombreux talents naissent. Comment appréciez-vous cela ?

 

Pour faire simple : je suis content !

 

Cela me fait plaisir de voir que le patrimoine que nous avons bâti est partagé par la nouvelle génération. Notre œuvre a eu la baraka et c’est tant mieux…

 

Il m’est arrivé de voir des jeunes artistes reprendre mon morceau « Kalaajo » au Cameroun ou même dans un pays lointain comme l’Inde. Cela fait immensément plaisir de savoir que les jeunes s’intéressent à ce qu’on laisse.

 

Je suis particulièrement fier des jeunes de la communauté peule qui décident de faire carrière dans la musique. Je veux juste leur rappeler combien il est important de servir la communauté.

 

Beaucoup adoptent cet art juste pour se faire un nom ou gagner beaucoup d’argent, mais ce serait dommage de se limiter à ça. Il faut apporter quelque chose au peuple, l’instruire, le fédérer…

 

Je vois des œuvres de jeunes comme Adviser ou encore Paco et je suis vraiment très satisfait de ce qu’ils font. Ils écrivent des textes pleins de sens et certainement, ils favorisent un certain enrichissement culturel de leurs auditeurs.

 

Les jeunes artistes peuls doivent aussi comprendre que l’industrie musicale est en pleine mutation ; ce n’est plus le temps de Baaba Maal, Salif Keïta, Youssou N’Dour ou Alpha Blondy ; désormais tout se digitalise !

 

Ils doivent apprendre à trouver les bons circuits pour se promouvoir et populariser leurs œuvres. Avant c’était les Samba diop Sall et Samba Diop Lele, nos devanciers de la période du grand exil ; ils se sont frayés des chemins pour exister dans les médias à Dakar, avec leurs petites émissions et apparition, puis est venue ma génération et on est allé à un autre niveau.

 

La place est à présent à cette jeunesse et c’est à eux d’inventer leur circuit. Je déplore souvent le fait que les jeunes chanteurs peuls évitent de compétir avec les autres et partager avec eux les grandes scènes de Dakar, comme le grand théâtre ou Daniel Sorano. Ils préfèrent se contenter de jouer dans cadre exclusivement communautaires dans la périphérie de Dakar. Ce n’est pas mauvais en soi, mais ça réduit le rayonnement de leur travail.

 

 

Baaba Maal, à l’instar de « Baayo », vos œuvres sont intemporelles et elles sont devenues de grands classiques de la chanson sénégalaise et ouest-africaine. Quel conseil donneriez-vous à la jeune génération, quand on sait que ce qui prime désormais c’est le succès instantané et fugace. Que faire pour s’inscrire dans la durée ?

 

Nous sommes effectivement à l’ère du buzz et chaque artiste est confronté à un choix désormais ; celui de la célébrité rapide avec les réseaux sociaux et leurs algorithmes ou celui du succès certain que l’on arrache au prix de la patience.

 

Moi je ne peux que conseiller la patience et le travail acharné pour qui veut s’inscrire dans la durée, écrire de grandes œuvres et être invité dans les plus grands festivals du monde. Ça n’a jamais été chose facile, mais on y arrive avec des heures de répétition et de l’engagement.

 

Il faut dire qu’il y a chez nous, beaucoup de jeunes qui s’inscrivent dans cette voie, mais ils sont naturellement moins promus que ceux qui font le buzz, mais je les invite à tenir et à poursuivre leurs rêves. Ils ne vont pas tout de suite se faire beaucoup d’argent, mais au bout du parcours, ils seront fiers de ce qu’ils auront accompli.

 

Pour donner mon exemple, en allant au studio, je n’ai jamais mis en avant mes attentes commerciales. Je ne réfléchis pas en fonction du nombre de gens qui vont acheter ou écouter. Ce qui importe pour moi, c’est la valeur du message que je souhaite véhiculer et la qualité de son habillage musical.

 

J’ai vu ma mère et ses amies partager naturellement leur passion et c’est sur cette voie que je me suis engagé : le naturel.

 

Chanter devant un millier de personnes dans un stade ou dans un salon intimiste avec 4 amis, pour moi le bonheur est le même. Je n’ai jamais mis le commercial en avant et tant mieux, parce que chaque fois que j’ai essayé de le faire, ça finit mal…

 

Les œuvres que j’ai enregistrées le plus naturellement, dans une ambiance bon enfant, sont celles qui ont été les mieux accueillies par le grand public. Avec mes musiciens on faisait souvent des breaks accidentels et d’un commun accord on décidait de les garder pour montrer la spontanéité de nos sessions d’enregistrement ; cela a fait le succès de certains de mes morceaux comme « Delia », « Ngalou » ou encore « Sawadi ».

 

 

Vous venez là de citer quelques-unes de vos œuvres à succès. Pouvez-vous nous proposer un top de vos meilleures productions et nous dire en quoi chacun des morceaux choisis vous tient particulièrement à cœur ?

 

C’est un exercice difficile, tant chacune de mes œuvres me parle. Mais je pourrais déjà évoquer « Baayo » que vous avez-vous-même cité plus haut.

 

Ça me touche toujours de voir des artistes reprendre cette chanson et pour le comprendre, il faudrait se situer dans le contexte d’écriture de cette œuvre. Je l’ai enregistré après le décès de ma mère, j’étais en France quand elle a rendu l’âme et je n’ai pas assisté à son inhumation, j’en ai été profondément blessé.

« Baayo » c’est la célébration de l’amour entre un fils et sa mère ; j’y rends hommage à celle qui m’a donné vie, mais qui a aussi été ma première conseillère dans ma carrière. Elle se tenait devant les répétitions du Lasili Fouta pour me regarder chanter et les soirs quand on rentrait à la maison, elle reformulait les phrases de mes œuvres en m’expliquant pourquoi il était préférable d’employer une telle expression plutôt qu’une autre.

 

Mon ami Youssou admire énormément « Baayo » ; c’est une chanson d’amour en l’honneur de maman, il ne faudrait surtout pas l’utiliser pour magnifier un politicien ou quelqu’un d’autre. Il est important que ceux qui le reprennent sachent cela.

 

Je pourrais ensuite citer « Taara », ce morceau ne pouvait pas échapper à mon top. J’éprouve une si forte sympathie quand je chante El hadj Oumar Foutiyou. C’est un souverain qui a connu la souffrance et qui a peut-être été incompris dans la région peule du Fouta. Ce sont d’ailleurs les Maliens qui l’ont chanté, car il faut le rappeler, « Taara » est un classique du chant malien que j’ai repris.

 

Je ne suis pas incompris comme il l’a peut-être été, parce que le Fouta me soutient, mais en tant qu’artiste, je sais combien il est difficile de faire adhérer les gens à sa vision et j’imagine ce qu’il a enduré. Quand je le chante, on sent bien la mélancolie dans ma voix. Dans quasiment chacun de mes albums, il y a un hommage à El Hadj Oumar.

 

Il y a aussi « Dental », une chanson engagée que j’ai écrite en France entre 2 stations de métro alors que je revenais du conservatoire un jour.

 

C’est une œuvre à forte teneur politique qui repose sur une sorte d’allégorie. J’y assimile les populations d’Afrique à des insectes d’espèces différentes, que les politiques essaient toujours de mettre dans un même sac à l’heure des élections. Le résultat c’est que les communautés mises en sac finissent hélas par se détruire entre elles alors qu’elles partagent la même condition. Dans l’œuvre, je rappelle que c’est la main qui nous met en sac qu’on doit mordre et pas le voisin.

 

C’est une œuvre qui conscientise et qui appelle l’auditeur à la vigilance en période électorale. C’est aussi mon tout premier morceau moderne, parce que mes productions précédentes étaient toutes traditionnelles.

 

Pour finir, Baaba Maal, 2024 a été marqué par la triste disparition de celui qui a sans doute été votre meilleur ami et votre compagnon de voyage, je parle du guitariste Mansour Seck. Voulez-vous dire quelque chose en sa mémoire, au nom de votre amitié ?

 

Je tiens d’abord à remercier Dieu qui nous a permis d’entretenir cette si longue amitié. Ça n’a jamais été facile et bien de circonstances auraient pu nous séparer, mais on a toujours été tenaces. On s’est vraiment aimé et on s’est toujours soutenu.

 

Le regard de Mansour a toujours été comme un repère pour moi. À chaque fois que je devais faire un choix décisif, il me suffisait de le regarder pour me souvenir de tout ce dont on avait rêvé dans notre jeunesse et de tout ce qu’on avait planifié.

 

Mansour a été un homme extrêmement doué, fidèle dans son amitié et bienveillant dans ses conseils. Il avait le sens du don de soi pour les siens, il savait vraiment se mettre derrière pour laisser briller les autres.

 

Ce n’était pas toujours évident avec mon emploi du temps d’être là pour tout le monde, mais il a toujours su me suppléer pour porter assistance à ceux qui nous cherchaient.

 

Je n’étais pas son seul ami, il en avait bien d’autres mais il a été là pour tout le monde jusqu’au bout.

 

Il n’a aussi jamais failli aux exigences de sa vie de griot. Je me rappelle lors de la campagne électorale qui a mené au premier sacre de l’ex-président Macky Sall, il a humblement demandé ma permission, sachant mon détachement de la chose politique, pour accueillir son équipe à Podor.

 

Mansour est resté un bon griot jusque dans son lit d’hôpital ; quand entre amis, on allait le voir, il trouvait toujours un peu de force pour se lever et chanter à notre gloire. On se demandait même s’il était vraiment malade. Voilà un petit résumé de ce qu’il a été et de tout ce qu’il a donné, malgré sa condition de non-voyant. Il restera à jamais en nos cœurs.

 

 

C’est avec cette question que l’on clôture traditionnellement les interviews à l’Autel des artistes de Paname ; si Baaba Maal n’était pas musicien, que serait-il devenu ?

 

Si je n’étais pas musicien, je serais probablement musicien…

 

Je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait d’autre ; j’aurais peut-être été décorateur de scène pour les artistes, parce que j’aime beaucoup la décoration.

 

J’aurais pu être également berger car j’aime rassembler, guider et concilier. Mais en définitive, si je n’avais pas été musicien, j’aurais été musicien (rires) !

 

Interview réalisée par Lamine Ba

Pour en savoir plus :

http://baabamaal.com

 

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Article 22 - Cheikh Lô

Cette interview est pour le média Web international :

L’autel des artistes de Paname et des arts d’influences intercontinentales.

Le du 29 Juillet 2024 de Cheikh Lo sur L'autel des artistes de Paname (Officiel) et des arts d’influences intercontinentales.

Il s’est confié à nous depuis chez lui à Dakar ( Sénégal 🇸🇳 ).

Une interview exclusive avec le légendaire Cheikh Lô, le baay fall de la musique sénégalaise. Cette interview fleuve promet d'être palpitante et riche en histoires fascinantes, alors que Cheikh Lo se prépare à célébrer ses 50 ans de carrière en 2025.

Un entretien et article réalisés par Lamine Ba.

Nos remerciements à Lamine Ba, Cheikh Lô, à Afrikconsult Culture pour l’invitation au Festival international FIGAS et Cheikh Ndiguel Lo au Pan Piper Paris - Festival International FIGAS#

Cheikh Lo  & Lamine Ba à Dakar. copyright Lamine Ba

Cette interview est pour le média Web international :

L’autel des artistes de Paname et des arts d’influences intercontinentales.

Le du 29 Juillet 2024 de Cheikh Lo sur L'autel des artistes de Paname (Officiel) et des arts d’influences intercontinentales.

Il s’est confié à nous depuis chez lui à Dakar ( Sénégal 🇸🇳 ).

Une interview exclusive avec le légendaire Cheikh Lô, le baay fall de la musique sénégalaise. Cette interview fleuve promet d'être palpitante et riche en histoires fascinantes, alors que Cheikh Lo se prépare à célébrer ses 50 ans de carrière en 2025.

Un entretien et article réalisés par Lamine Ba.

Nos remerciements à Lamine Ba, Cheikh Lô, à Afrikconsult Culture pour l’invitation au Festival international FIGAS et Cheikh Ndiguel Lo au Pan Piper Paris - Festival International FIGAS#

Cheikh Lô au Pan Piper & #8 Festival Intercontinentale Figas

Dans cet entretien exclusif, Lamine Ba s'entretient avec Cheikh Lo, le Baay Fall de la musique sénégalaise et figure emblématique de la musique africaine. Plongez dans l'univers de ce talentueux artiste sénégalais qui retrace ses débuts en Haute Volta (actuel Burkina Faso), son passage par Dakar et son influence croissante sur la scène musicale internationale. À travers ses anecdotes et réflexions, découvrez comment les rencontres et expériences de Cheikh Lo ont influencé sa carrière et continuent d'inspirer son œuvre aujourd'hui.

J’aimerais vous demander quelles sont les principales influences musicales qui ont façonné votre style ?

Ces influences sont diverses ! J’ai démarré ma carrière musicale au Burkina Faso qui s’appelait la Haute Volta, c'était avant le président feu Thomas Sankara…

Burkina Faso

Nous avions un groupe qui s'appelait le Volta Jazz qui était composé de musiciens originaires de différents pays africains. Il y avait des chanteurs congolais, burkinabés (voltaïques à l'époque), ghanéens ou encore maliens ; on jouait du hi-life. On reprenait aussi des musiques du Bembeya Jazz, c'était de véritables légendes en Afrique en ce temps-là.

Volta Jazz, groupe de musique burkinabè originaire de la ville de Bobo-Dioulasso. L'orchestre est créé en 1964 par Idrissa Koné.

Nous jouions aussi des musiques congolaises et des sons divers de toute l’Afrique de l’Ouest.

Quand tu débutes ton parcours par une formation comme celle-là, tes influences sont évidemment nombreuses et variées. Ce n'est qu'après ce grand chapitre en Haute Volta, que je suis venu au Sénégal où j'ai poursuivi mes études jusqu'en 1978.

J'ai joué pour la première fois au pays de la Teranga avec Ouza, et ses « Ouzettes » ; à l'époque il y avait les 4 femmes dans la section des instruments à vent et moi, j'étais batteur.

Il importe de rappeler que la batterie a été mon premier instrument.

C’est donc ainsi que je me suis initié aux musiques sénégalaises et, parallèlement, tous les soirs, j'étais à l'hôtel Savana de Dakar où je jouais une sélection variée de musiques modernes des 4 coins du monde.

Si tu combines toutes les influences citées dans ce résumé de mon parcours, tu peux constater que j’ai emmagasiné beaucoup de choses importantes. J’ai pu développer une certaine polyvalence artistique qui me permet de créer ma musique avec mes propres références.

En studio, j'enregistre toujours, en premier lieu, ma guitare et ma voix puis, je fais appel aux autres musiciens pour faire leurs partitions. Cela est chose rare, puisqu’il est de coutume que les musiciens démarrent avec la basse et la batterie lorsqu’ils sont en studio, c’est la base rythmique du son ; c’est après seulement, que les instruments mélodiques accessoires comme le clavier ou la guitare viennent s’ajouter.

C’est une démarche qui intrigue bien souvent les artistes que je côtoie et ils se demandent comment je réussis à faire des propositions musicales cohérentes sans même commencer par la base rythmique. Mais tout cela traduit bien la singularité que j’ai développée au long de ce parcours spécial.

Vous avez donc commencé la musique au Burkina Faso, qui était alors la Haute Volta. Qui vous a orienté vers cet art ? Appartenez-vous à une famille musicienne ?

De mes grands-parents à moi, il n’y avait encore eu aucun musicien lorsque j’ai choisi cet art qui m’a passionné.

Dès mon plus jeune âge, mon grand-frère avait déjà un tourne-disque ce qui était un véritable luxe à l’époque. Vous pouvez l’imaginer, dans les années 1968, avoir un vinyle ou même un téléphone fixe chez soi, était un privilège.

Mon grand-frère avait des 33 et 45 tours ; il achetait tous les vinyles de la sous-région et d'autres disques en provenance d'Europe. Tous les soirs, il préparait son thé et écoutait de la musique. À ce moment-là, j’arrêtais tout ce que je faisais pour écouter les morceaux défiler sur son tourne-disque.

Petit à petit, j’ai intégré l’école des artistes et je reprenais tous les morceaux que mon frère jouait. Je n’ai jamais eu de professeur de musique ni de chant, j’ai tout appris en autodidacte.

Il y a certaines œuvres que j’ai écrit et que même des musiciens de formation académique n’arrivent pas à reproduire aisément. Je suis la preuve vivante que le travail en autodidacte peut payer…

Est-ce qu’il a été facile de vous lancer dans une carrière musicale ? La famille a-t-elle accepté facilement ce choix ?

Ma mère était opposée à ce choix, mais mon père, bien plus « démocrate » était ouvert. Pour lui, ce qui comptait, c’était que l’on fasse ce que l’on aime. Mon père était comme un ami et c’est sur lui que je me suis appuyé alors que les avis de la famille étaient partagés au sujet de mon projet de carrière artistique.

Il faut dire qu'à l'époque, les musiciens n'étaient pas très bien vus. Parce qu’ils devaient fréquenter les bars pour se faire des revenus, on les prenait pour des gens vicieux, bandits, pervers ou des coureurs de jupons.

Le paradigme du succès que les colons avaient laissé à nos parents, c’était celui des grandes études et de la bureaucratie ; passer outre ce schéma, c’était tout simplement se perdre…

Mais, très tôt, j’ai compris que j’étais destiné à ne faire que de la musique et rien d’autre. La musique, rien que la musique, c'est ma vie, c'est ma passion !

Quels ont été les moments les plus marquants de votre passage en Haute Volta ? Y-a-t-il des souvenirs forts de ce chapitre qui ne vous quittent pas ?

Évidemment ! Je me souviens encore qu’au moment où, je rejoignais mon groupe, il y avait un batteur déjà bien établi. C'était un bon musicien d'ailleurs, qui ne me laissait jouer que deux petits morceaux, quand il était épuisé.

Mais j’ai tellement révisé notre répertoire que sans même jouer régulièrement, j’avais tous les enchaînements en tête. Je savais exactement comment il fallait accompagner chaque morceau.

À chaque opportunité que l’on m’accordait de prendre les baguettes, les gens s’étonnaient de mes prestations. Ils murmuraient tous que "le jeune sénégalais, le batteur remplaçant, est tout chétif mais il roule les tambours avec puissance comme un costaud…"

À mesure que les gens m’appréciaient, une jalousie s’est installée dans le cœur du batteur titulaire.

Il ne m’accordait plus beaucoup d’occasions de jouer et pire, il est allé confectionner chez des menuisiers voltaïques, des baguettes non-conventionnelles avec du très mauvais bois. Au bout de deux morceaux, elles pouvaient se rompre en pleine scène. C’était pénible mais j’ai supporté tout cela.

Alors que l’équipe m’appréciait de plus en plus, un jour, en pleine réunion, il a courageusement pris la parole et expliqué qu’il ne supportait plus l’idée de partager la batterie avec quelqu’un d’autre et qu’il fallait définitivement que le groupe choisisse entre lui et moi.

Personne n’a vraiment cédé à ce chantage et il a compris au silence de l’assistance que personne ne voulait mon départ.

Le saxophoniste (chef d’orchestre) qui m’estimait particulièrement, lui a dit qu’il n’était pas décent de réagir comme cela. Il lui expliqua que j’avais un profil très polyvalent et utile pour le groupe puisque je battais, je jouais des timbales, des congas et je chantais aussi. Il n’était pas question de me mettre à la porte. Tout cela s’est passé un vendredi.

Le lendemain alors que nous devions animer un show, il s’est expressément absenté pour pénaliser le groupe. Nous l’avons attendu longtemps et en ce temps-là, il n’y avait pas de portable pour le joindre. À l’heure du spectacle, le chef d’orchestre m’a signifié que je devais assurer tout le répertoire.

J’ai fait ce que j’avais à faire et visiblement, notre camarade en rogne avait envoyé un "espion" pour juger de ma performance, en espérant bien sûr qu’elle soit médiocre. Seulement, au sortir du show, tout le monde était heureux, j’avais bien assuré mes partitions.

J’imagine que son "espion" lui a fait entendre raison, lui rappelant qu’il était membre fondateur du groupe et qu’il n’avait pas à jalouser un élément talentueux qui vient apporter sa pierre à l’édifice. Il réintégra le groupe et nous continuâmes à jouer tous ensemble.

En musique, il ne faut jamais être prétentieux et croire que l’on est indispensable. Il y a toujours quelqu’un dans la contrée voisine ou même dans le continent lointain, qui peut venir faire mieux.

Quelle a été la suite de cette belle histoire ? Combien de temps avez-vous joué avec le groupe en Haute Volta ?

J’ai travaillé près de 6 années avec cette formation que j’ai intégrée en 1975. C’est en 1981 que ma famille s’est définitivement installée au Sénégal.

En 1978, j’ai quitté la Haute Volta pour faire mes études à Rufisque au Sénégal, c’est en cette période d’ailleurs que j’ai rencontré Ouza. Mais durant les grandes vacances, je retrouvais toujours mon groupe. On a évolué comme cela jusqu’à ce que je quitte définitivement le groupe.

C'est à partir de 1981, que j’ai rejoint Ouza, et on accompagnait des orchestres de variété dans les hôtels de Dakar.

En 1985, je débarque en France à Paris puis, je rejoints la grande cité phocéenne, Marseille, où je me produis un peu partout avant de retourner sur Paris.

À nouveau dans la capitale française, je fréquentais un établissement dénommé Studio Campus à la place de la Bastille. J’y allais en tant que batteur et chaque jour, des groupes français et d’autres horizons venaient répéter.

Quand ils n’avaient pas de batteur ou de percussionniste, les responsables du studio leur proposaient mes services. En ce temps, il n’y avait pas encore l’euro mais le franc français.

J’étais payé à 50 francs l’heure et au bout des sessions de 4 heures en moyenne, je rentrais à la maison avec 200 francs, l’équivalent de 20 000 Francs CFA d’Afrique de l’Ouest.

J’avais une vie très rangée et je ne quittais ma maison que pour me rendre au studio. De temps en temps, j’allais au Baiser Salé, un lieu de divertissement, pour voir jouer des formations de jazz.

En cette période, j’avais ma guitare dans la chambre et profitant de mes heures creuses, j’ai écrit Doxandem , avec l’espoir de le produire dans l’Hexagone.

Mais au bout de 3 années, précisément en 1988, j’ai décidé de rentrer au Sénégal ; J'ai joué avec un groupe qui s'appelait Gal Gui. Il y avait le grand Cheikh Tidiane Tall, Oumar Sow, excellent guitariste qui jouait du piano à l’époque. Il y avait aussi Thio Mbaye, le percussionniste, Mounir Abdallah, un bon bassiste libanais, ainsi que Robert Lahoud qui tenait le lieu et le matériel ; il jouait de la guitare et de l'harmonica.

Souleymane Faye venait juste de rentrer au Sénégal et avec lui, on reprenait tous les morceaux du groupe Xalam dont il était membre. On le faisait si bien que d’aucuns pouvaient croire que c’était Xalam en live, surtout qu’on avait avec nous le grand Cheikh Tidiane Tall, qui assurait leurs arrangements.

J’avais d’ailleurs omis de le dire plus haut, mais en France, j’ai moi aussi joué pour Xalam, à Paris notamment. J’ai habité avec eux à Villemomble, Gare de l'Est. Prosper était leur batteur titulaire mais aussi leur manager, et du fait de ses nombreuses activités, il arrivait qu’il s’absente.

Un jour alors qu’il devait se déplacer, il m’a demandé de le remplacer en répétition. Koundoul qui était alors le leader de la formation n’a pas apprécié. Pour lui, la cadence et le groove de Xalam ne pouvait pas être confié à « n’importe qui ». Il m’a clairement sous-estimé.

Mais l'un des chanteurs a dit qu’on pouvait essayer et qu’il n’y avait pas grand-chose à y perdre. J’ai fait les décomptes, les breaks et tous les jeux avec une telle confiance que Kundul était impressionné. Je connaissais tout le répertoire et rien ne m’a échappé dans le jeu, pas même une virgule…

À la fin de la répétition, il s’est excusé pour son comportement, mais je lui ai signifié qu’il n’est jamais bon de sous-estimer les gens.

Après cette parenthèse, revenons au Sénégal. Avec Gal Gui, un 31 décembre nous avons été conviés dans la ville de Mboro, pour un show dans la salle du CICES.

Alors que nous étions en train de jouer ce soir-là, un homme est monté sur la piste et il dansait très énergiquement. À un moment, presqu’insolemment, il nous a demandé d’arrêter. Je me demandais quel était ce personnage pour se permettre de stopper l’orchestre avec autant d’audace. C’était le directeur des lieux !

Il nous a demandé de jouer de la salsa et tout de suite c’était la panique au sein de l’orchestre parce que nous ne jouions pas ce style de musique. Cheikh Tidiane Tall nous disait pourtant d’intégrer cette musique dans notre répertoire.

J’ai soufflé à Oumar Sow que je pouvais nous sortir de la situation. Il était étonné, comme tout le monde d’ailleurs. Ils ignoraient tous que je savais chanter. J’ai demandé au pianiste de lancer le morceau « Guantanamo » en Fa majeur. C’était un classique que tous les salseros connaissaient.

Quand j’ai commencé à chanter, les gens ont pris d’assaut la scène et c’était un moment de folie. Le directeur de la salle est venu vers moi et m’a offert une bouteille de gin que j’ai à mon tour, offerte à un des membres de l’orchestre parce que je ne bois pas d’alcool. Il a demandé de rejouer le morceau ; qui était le seul que nous avions répété ce soir-là.

Robert Laoud qui était aussi producteur, était étonné ; il m’a demandé pourquoi je ne m’étais jamais révélé en tant que chanteur. Je lui ai expliqué que le groupe m’avait sollicité en tant que batteur et que je ne voulais pas bouleverser l’ordre des choses, surtout qu’il y avait déjà 4 voix notamment Souleymane Faye, mais aussi Makhou Lebougui, Fallou Dieng à ses débuts, ainsi que Coumba Gawlo.

Robert Laoud, producteur de musique. Photo : © D/R.

Il m’a demandé si j’avais des maquettes à lui faire écouter dès notre retour à Dakar. Je lui ai expliqué que je n’avais pas assez de moyens pour enregistrer des maquettes de qualité et que j’avais juste des enregistrements très moyens, faits avec les vieux radiocassettes avec leurs boutons durs (rire), en fond, on pouvait même entendre des aboiements de chiens. Mais il voulait opiniâtrement découvrir mon travail.

C’est donc ainsi qu’a démarré votre grande aventure en tant que chanteur ?

Oui, en 1990, produit par Robert Laoud, j’ai enregistré ma toute première cassette, Dokhandem. C’était une œuvre unique pour le contexte sénégalais, avec sa proposition de styles différents sur chaque piste.

En 1995, j’ai monté un trio (guitare – percussions – saxo), avec dans le groupe, un artiste américain Thomas Vallet, qui était avec les Frères Guissé, chez qui il faisait de la flute peule.

Nous avons été sollicités par feu Mamadou Konté de l’association Tringa, pour animer des soirées sur un espace culturel tous les vendredis. Nous avons accepté le deal et un soir, Youssou N’Dour est venu ; je ne savais pas qu’il était sur les lieux. À la fin du show il s’est approché de moi pour me dire combien il appréciait notre proposition musicale.

Youssou N'Dour et moi, nous nous côtoyions déjà en ce temps-là. Après la sortie de Dokhandem, il m’arrivait d’aller au Kilimandjaro, un night-club dans le vieux quartier de Soumbedioune (Dakar) pour le voir jouer avec le Super Étoile, son orchestre, et bien de fois, il m’invitait à partager la scène avec lui.

Youssou N’Dour et Cheikh Lô

Donc, après notre performance, quand il s’est approché, il m’a demandé une maquette du trio qu'il a apprécié au point de me proposer de nous produire.

On a pris rendez-vous au studio Xippi à la rue Parchappe. Le grand studio qu’il a maintenant n'existait pas encore, il était en construction.

C'est donc dans ce studio qu'on a sorti Né La Thiass (1996) et immédiatement après, beaucoup d’Européens voulaient reproduire l’album sur le plan international. 

Album Né La Thiass (1996) produit par Youssou N’Dour.

J’ai discuté avec Youssou et il m’a dit que la demande était forte du côté de l’Angleterre ; j’ai donc accepté de le reproduire Outre-Manche. Je suis entré en contact avec Nick Gold du label World Circuit, connu pour avoir produit des artistes comme Ali Farka Touré, Toumani Diabaté, Oumou Sangaré, les grosses pointures du Cuba Buenos Vista Social Club.

C’est Nick qui a reproduit le disque et qui va d’ailleurs produire le nouvel album que nous préparons, avec deux labels cette fois-ci : World Circuit et DMG. 

Label de musique.

Nick Gold Producteur de musique britannique. Photos © D/R

Parlez-nous un peu de votre collaboration avec Youssou N’Dour. Quel a été un des moments les plus marquants de cette aventure pour vous ? 

Le disque sur lequel on a travaillé, a été vendu en Angleterre et à travers le monde. Il était disponible dans toutes les boutiques FNAC en Europe ; en Espagne, en Italie, et même en Asie, au Japon notamment.

Il fallait faire une tournée de plus d’un mois dans toutes les grandes capitales d’Europe pour la promotion. J’ai fait le voyage avec le Super Étoile, l’orchestre de Youssou, car je n’avais pas assez de temps pour former un groupe ; j’ai répété tous les morceaux avec eux.

Il faut rappeler que Youssou a chanté deux titres de l’opus. Il était juste censé me produire, mais en studio, il m’a dit : « Cheikh, j’aime bien cette piste ; tu aimerais que j’y pose ma voix ? »

Et bis repetita pour le second morceau (rire) ! À chaque fois c’était un plaisir de le laisser s’exprimer sur mes compositions.

Je me souviens que nous étions en Allemagne à Cologne, juste avant un voyage à Londres (lieu de siège de mon label), dans le cadre de la tournée.

On était sur scène et le Super étoile avait pour les retours, un Sénégalais assisté par des anglais, et à la façade, il y avait Pape Ndour, le frère de Youssou Ndour.

Je chantais mais le volume de mon retour était très faible ; je suis allé vers un des techniciens européens sur les retours et je lui ai dit de m’augmenter le son, mais il m’a dit que c’était au Sénégalais que cette tâche revenait. Je me suis emporté et j’ai exprimé mon mécontentement sur scène. Youssou n’a vraiment pas apprécié et il a quitté la scène en plein show.

Il a convoqué une petite réunion à la pause du spectacle et le percussionniste de l’orchestre a dit « si c’est comme ça qu’il se comporte Cheikh, moi je ne joue plus avec lui ».

Mais moi, j’ai répliqué que : « si cela était à refaire, je le referais ; si ça vous insupporte, je prends mes affaires et je rentre à Dakar ».

La petite altercation a laissé Youssou sans mot. L’agent tour avait aussi remarqué ce qui s’était passé. Il m’a pris un jour en marge et m’a demandé si j’avais un groupe et je lui ai répondu que j’étais en train d’en former un à Dakar. Il m’a dit de ramener ma propre bande la prochaine fois.

C’est ainsi que depuis 1997, je ne joue plus qu’avec mon propre groupe, jusqu’à ce jour.

Mais Youssou et moi nous sommes séparés dans la paix, sans le moindre problème. Il était présent aux célébrations de mes 40 ans dans la musique, avec bien d’autres artistes comme Omar Pene ou encore Souleyamane Faye.

Je tiens d’ailleurs à rappeler ici que l’an prochain je fêterai mes 50 ans de carrière et je compte inviter des artistes de différents horizons, avec qui nous avons partagé la scène et des moments forts.

Après Ne La Thiass et votre tournée, vous êtes devenu un grand nom ; tout le monde vous connaît et vous jouez partout à travers le monde. Quelle a été la suite de tout cela ? 

Nous avons continué à avancer ! Avec mon groupe je me sens très libre et je peux diriger les choses selon ma convenance.

En 2015, avec mon album Balbalou, j’ai décroché le prix WOMEX, il s’agit du plus grand marché musical dédié aux musiques du monde.

En 14 années d’existence, aucun africain n’avait encore remporté ce prix, mais à la 15e édition du WOMEX, j’ai connu cette consécration qui a été la juste récompense d’un travail de longue haleine.

Il fallut vraiment besogner pour que cette distinction en l’honneur de l’Afrique et du Sénégal, ne souffre d’aucune contestation.

De tout ce parcours, je ne retiens que du positif !


On vous appelle le « Bayefall » de la musique ! Comment votre foi religieuse, influence-t-elle votre travail ?

Cheikh Lô le « Bayefall »  Photo : © : D/R

Naturellement, ma foi musulmane et mon appartenance à la confrérie mouride transparaissent dans mes œuvres et sur ma personne.

C’est comme un artiste chrétien fier de sa foi, qui évoque Jésus dans ses textes sans le moindre complexe.

Je suis fier de ce que je suis et je n’ai jamais voulu ressembler à autre chose. Je veux être comme mon grand-père, c’est ma référence !

Mon appartenance au mouvement bayefall, est remarqué de par mon look vestimentaire et ma musique. Pour moi c’est une grande fierté.


Comment voyez-vous maintenant l'évolution de la scène musicale sénégalaise ? Quelle est votre perception ? 

Pour moi, c’est une question assez embarrassante et vous m’excuserez d’être sincère, mais je trouve que dans cette nouvelle génération, il y a plus de prétention que de créativité.

Beaucoup font perdre à la musique sénégalaise son prestige et tout cela s’explique pour moi, par le fait qu’il y ait de moins en moins de bons arrangeurs.

D'antan, Youssou N’Dour a eu l'immense chance d'être accompagné par feu Habib Faye qui était un arrangeur tel qu’on n’en aura peut-être plus. Depuis son triste départ, on réalise bien un changement dans les productions de Youssou.

Il y a quelques talents de la nouvelle génération qui essaient de faire quelque chose d’appréciable en s’inscrivant dans l’école du son acoustique ; ils sont peu nombreux mais ils méritent d’être encouragés.

Ceux de l’école du « pur mbalakh », je suis désolé de le dire, mais ils ne font que du bruit !


Quel conseil leur donneriez-vous pour améliorer les choses ?

Je les inviterais tout simplement à écouter le travail réalisé par leurs précurseurs, à redécouvrir cette façon admirable que les anciens avaient d’arranger le son et d’y ajouter des couleurs.

Ils ont à leur disposition les œuvres de l’Orchestra Baobab par exemple ; c’est un groupe au parcours immense et inspirant.

Puisqu’on parle de musique africaine, ils peuvent écouter les anciens des 4 coins du continent ! Je vous parlais par exemple de Bembeya Jazz de la Guinée, mais il y a aussi Aboubacar Demba, qui était une légende. Il y avait également des salseros ici comme Labah Sosseh ; il faut les écouter…

Médoune Diallo, Nicolas Menem, le parolier feu Thione Seck, le Super Diamono ou encore Pape Djiby Ba ; il y a tellement d’artistes qu’ils peuvent prendre pour référence pour redonner de la qualité à leurs compositions. Ils devraient explorer ces pistes là…

Aujourd’hui, beaucoup d’artistes qui font une petite réalisation, croient qu’ils sont arrivés ! ils ne vont vers personne pour apprendre. Il y a beaucoup de prétention…


Mr Lo, vous préparez votre 50e anniversaire de carrière, ainsi qu’un tout nouvel album musical. Quel sentiment vous habite en revoyant cet immense parcours que vous avez réalisé et à quoi s’attendre sur votre prochain disque ?

Avant tout, je tiens à remercier le bon Dieu ! Cinquante ans de carrière en tant qu’artiste-chanteur, ce n’est pas donné à tout le monde…

Beaucoup sont morts en chemin, et même ceux qui vivent, finissent parfois par être « démodés ».

Mon premier sentiment est donc celui d’une pleine gratitude à Dieu, qui m’a permis cette longévité.

Aussi c’est un honneur pour moi, avec ce long parcours, d’avoir réussi à assurer une certaine régularité. Je n’ai jamais voulu décevoir mon public et je pense que cela a joué pour beaucoup dans ma réussite.

Même quand il m’est arrivé de m’éclipser, 3 ou 4 années de la scène, c’était toujours pour écrire des œuvres à la hauteur des attentes de mes auditeurs. Ils m’ont toujours attendu avec beaucoup d’impatience et n’ont jamais cessé de s’intéresser à mon travail…

J’ai beaucoup d’espoir sur mon prochain album ! Le dernier à ce jour dans ma discographie reste Balbalou, qui m’a permis cette consécration mondiale au Worldwide Music Expo (WOMEX) en 2015, dont je vous parlais plus haut.

Chacune de mes œuvres a marqué un pas important dans mon ascension ; Ne La Thiass m’a permis de décrocher un prix national en 1996 devant tous les talents que notre scène locale comptait et, en 1997, j’étais en Afrique du Sud pour une reconnaissance continentale du meilleur talent africain aux Cape Town Music Awards.

D’une consécration nationale à une reconnaissance mondiale, en passant par un sacre continental, tout s’est fait progressivement, avec la main de Dieu en appui.

Donc pour le prochain album, je promets une bombe qui célébrera mes 50 ans de carrière, mais aussi mes 70 ans de vie sur terre et toutes ces belles aventures vécues avec mon Ndiguel Band !


Nous sommes à la fin de notre interview, merci pour ce bel entretien, Monsieur Lo !

Je vous en prie, c’est moi qui vous remercie…

Lamine Ba

Pour aller plus loin :

Site de Cheik Lo : https://cheikhlomusic.com/

Chaine Youtube de Cheik Lo : https://www.youtube.com/@cheikhlo6703

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Article 21 - Habib Koité

L’énergie sincère d’Habib Koité

Originaire d’une famille de griots Khassonké de Kayes, Habib Koité est une des dernières légendes de la musique malienne. Depuis Bamako, sa ville de cœur, le guitar hero a accordé une interview emplie de générosité à L’autel des artistes de Paname.

Cher Habib, quelle est votre actualité ?

Avec mon groupe Bamada, nous avons des répétitions régulières. On a des concerts programmés en Allemagne, aux Pays-Bas. Nous sommes un peu freinés par la paperasserie administrative. Plus on voyage et plus on doit fournir des documents pour obtenir des visas. J’ai un carton rempli ! Cela faisait un certain temps que je n’avais pas tourné. L’an dernier, on a décidé d’une année sabbatique avec ma maison de production depuis 1995 et mon premier album Muso ko Contre-jour. C’est une famille pour moi, ce couple formé par Michel de Bock et Geneviève Bruyndonck. Leurs bureaux sont en vis-à-vis. Ils ont signé d’autres artistes (Dobet Gnahoré, Kareyce Fotso, Driss El Maloumi, Omar Pene) https://contrejour.com C’est une maison qui a grandi doucement mais sûrement. Donc 2023 était au « ralenti » pour moi, même si j’ai fait des courts séjours à Bruxelles et en Allemagne. Mais cette année 2024 est un moment de reprise des concerts. C’est mon métier et ça me fait du bien d’être sur scène. Après les prestations avec Bamada, je resterai à Bruxelles avec mon percussionniste Mama Koné et nous devons mener un autre projet parallèle avec Lamine Cissokho, un grand joueur de kora virtuose qui vit en Suède-il fait du jazz, du blues-et Aly Keita, un grand balafoniste malien et ivoirien qui est basé à Berlin. Ce sera une séance de retrouvailles du Mandé, nom donné à l’empire mandingue, et de répétitions pour ce projet intitulé « Mandé sila ». On doit le porter avec des concerts aux États-Unis à l’automne 2024, comme le 30 octobre à Santa Barbara, en Californie. Après avoir beaucoup communiqué de façon indirecte, par whatsapp, on est tous réjouis de se rencontrer et de voir ce qui va en sortir !

Votre opus précédent Kharifa remonte à 2019. Pourquoi ce silence ?

C’est un album qui est sorti fin 2019 à la veille de la crise du Covid-19. https://habibkoite.bandcamp.com/album/kharifa Malheureusement cette pandémie a bloqué sa promotion, de sorte qu’il est passé presque inaperçu. En 2020, le Covid est passé à cent kilomètres à l’heure. Les concerts se sont arrêtés en Europe et les promoteurs de spectacle ont été contraints de rester les bras croisés. Les artistes africains ne pouvaient plus venir puisque les portes des salles étaient closes. Sur cet album, il y a Toumani Diabaté (décédé depuis l’interview, le 19 juillet 2024, note de la rédaction), la chanteuse Amy Sacko, mon fils Cheick Tidiane (CT) Koité et mon neveu M’Bouillé Koité qui a remporté le prix découverte RFI en 2017. A l’époque j’étais en concert à Philadelphie. Et j’ai appris par un journaliste que le trophée que j’ai obtenu en 1993 avec le titre « Cigarette a bana (la cigarette c’est fini) » https://youtu.be/sOWEwk3_x1c?si=RxIBuRzLjRmSgUdL est revenu à la maison Koité. Ce prix a donné un coup de fouet à la carrière de M’Bouillé. Il a eu droit à une tournée organisée pendant un an par RFI qui l’a aidé à se propulser, à se faire connaître dans la sous-région, dans le réseau des alliances et instituts français. Aujourd’hui c’est une des grosses stars de Bamako. Ces gosses, ils sont nombreux, sont venus nous déloger de notre place !

Est-ce que cette filiation familiale et musicale vous rend fier ?

J’étais surpris de voir M’Bouillé chanter et jouer à la guitare alors qu’il était à côté de moi, impassible, tous les jours pendant les répétitions. Il ne touchait pas la guitare devant moi. Il faut repérer les enfants vite et leur mettre la main à la patte le plus tôt possible. Je suis entouré de jeunes musiciens. Je ne dirais pas que je suis le « dernier des Mohicans » mais je fais partie de ces grands frères que les jeunes ont suivi. C’est une carrière de quarante ans pour moi. J’avais ces gosses autour de moi pendant mes répétitions à Bamako ces dernières années. Je ne les sentais pas concentrés mais je me trompais. Ils ont retenu des choses. Ils assistaient à toutes mes répétitions, assis innocemment. Avec les années ils ont grandi. Mon fils CT a fait ses études, il a passé son Bac. Il m’a dit qu’il ne se voyait pas faire autre chose que la musique. On l’a envoyé à la School of audio engineering (SAE) de Bruxelles, une école où il a pu étudier le son et l’audiovisuel pendant quatre ans. Il y avait des amis pour l’encadrer là-bas. Ensuite, il a fait des stages. Et maintenant je me demande s’il n’est pas devenu Belge ! Quand il me parle en français il a un accent belge !

Sur Kharifa, il y a une chanson Yaffa qui prône la tolérance. Pouvez-vous expliquer ce texte ?

Là on rentre dans la philosophie (Rires) C’est un morceau que j’aime beaucoup. Ça signifie : « demander pardon ». C’est une demande adressée à quelqu’un qu’on aurait offensé sans le savoir. C’est la rencontre d’hommes qui essaient de se connaître mieux. Nous sommes tous différents en fonction de nos cultures, de nos identités, de notre éducation. C’est en apprenant à connaître nos différences qu’on apprend la tolérance. Ça ne sert à rien de vouloir transformer quelqu’un. Il faut accepter la personne telle qu’elle est et on peut faire de belles choses ensemble. Je parle aussi de défendre la nature parce que j’ai une conscience écologique.

Votre groupe Bamada, c’est une aventure de trente et un ans. Comment est-ce parti en 1988 ?

A l’origine du groupe il y a moi, jeune passionné. J’avais une énergie débordante que je n’ai plus aujourd’hui pour courir derrière un ampli, une guitare, appeler des jeunes frères mélomanes que j’avais repérés dans le quartier et leur dire : « Venez et amenez vos instruments. » J’avais le courage et la patience d’organiser des répétitions interminables. Je ne sais rien faire d’autre qu’écouter de la musique, étudier les accords à l’oreille ; écouter les harmonies pour trouver les arrangements pour les autres instruments. Je ne sais pas jouer aux cartes ou aux dames. Je disais au bassiste : « Joue cette note.». On a réussi à composer beaucoup de morceaux comme ça qui n’étaient pas forcément sophistiqués mais qui étaient variés. Ça nous a donné beaucoup d’expérience et d’ouverture sur les autres musiques. On a joué dans des clubs pendant plusieurs années, avec une clientèle mélangée, un auditoire très divers, avec des Maliens, des occidentaux qui travaillaient dans le pays, des Italiens, des volontaires états-uniens au service national. J’ai gardé des contacts de cette époque jusqu’à aujourd’hui, des petits jeunes qui sont devenus adultes entretemps et se sont mariés dans leur ville natale. Ce sont des gens qui font tout pour être là si je joue à proximité de chez eux. Dans notre jeunesse à Bamako, on a eu des souvenirs mémorables. A cette époque, on ne se fatiguait pas, on fonçait, on faisait la fête jusqu’à cinq heures du matin !

Quelle influence ont eu pour vous des guitaristes comme Djélimady Tounkara ou Sekou « Diamond fingers » Bembeya du Bembeya jazz ?

Ce ne sont pas des guitaristes qui m’ont influencé mais je les ai connus. J’ai suivi ce qu’ils faisaient. J’essayais d’aller dans les endroits où ils jouaient, où je pouvais les observer en toute discrétion depuis ma place. Je me faisais tout petit parce que je n’avais pas l’âge requis pour fréquenter ces lieux. Je suis allé plusieurs fois voir Mory Kanté en concert rien que pour regarder son guitariste, qui n’est plus lui non plus, Kanté Manfila. Pour moi c’était un mentor, même si on ne se parlait pas et qu’il ne me connaissait pas. Je n’avais pas un rond mais j’étais prêt à braver la police pour rentrer dans la salle et le voir jouer. J’étais fasciné par ses grimaces quand il montait sur un solo de guitare. J’ai profité de toutes ces expériences pour venir à la guitare à ma façon. Je ne les ai pas imités mais je les ai profondément admirés.

Votre professeur à l’Institut national des arts (INA) de Bamako s’appelle Kalilou Traoré. Il a aussi été l’un de vos mentors.

Il était professeur de guitare classique. J’étudiais dans la section musique de l’INA. J’ai choisi la guitare. Kalilou, grand frère de Boubacar Traoré, était expérimenté parce qu’il s’était formé à Cuba avec Las Maravillas du Mali. Je jouais la guitare dans la rue avec les copains. Kalilou m’a apporté la discipline de la guitare classique dont je manquais, le dos droit, avec une position des mains, de la gauche vers la droite. Il m’a donné des exercices à n’en plus finir qui ont habitué mes doigts au contact des cordes. Il faut être courageux, vraiment aimer cet instrument pour passer ce cap. Pour réaliser ce rêve de devenir guitariste, j’ai dû passer des mois à faire ces exercices de doigté. Il y en a qui abandonnent en cours de route. Petit à petit je suis rentré dans la structure de morceaux comme Jeux interdits de Narciso Yepes, Vivaldi… Quand tu vois la complexité de cet instrument et les notes qu’un bon guitariste peut produire avec une seule corde ça relève un peu de la sorcellerie. Cette formation m’a beaucoup aidé à trouver une façon d’utiliser mes doigts qui est très personnelle. J’ai transformé cette technique de Kalilou et je l’ai adaptée en jouant avec les instruments traditionnels, la kora, le ngoni dans lesquels, comme pour un clavier de piano, chaque corde a une note fixe.

Qu’est-ce qui vous lie avec le bluesman Eric Bibb ?

Notre aventure est loin d’être finie ! Avec Eric, on s’appelle des frères. On a connu des moments très forts avec l’album Brothers in Bamako. https://habibkoite.bandcamp.com/album/brothers-in-bamako Je l’ai connu en me produisant dans une salle à Calgary, au Canada. Ce soir-là il jouait en solo. Je l’ai regardé dans les coulisses, sa voix et son placement de cordes étaient nets. Je l’ai salué dans sa loge. Il était charmant, il rigolait facilement. De ce soir-là c’était parti entre nous. C’est comme ça qu’à travers nos maisons de production respectives, Eric est venu pour la première fois à Bamako. Il était venu auparavant en Afrique, mais au Ghana. Toutes mes sœurs, du même père et de la même mère, sont venues le saluer, selon la tradition malienne. Elles l’ont chahuté à l’hôtel. La chaleur de cet accueil, c’est quelque chose qui l’a marqué. On a fait venir un ingénieur du son du Canada, le Québécois Daniel Boivin (celui-ci a notamment travaillé avec Richard Bona NDLR) qui est venu avec son matériel, son ordinateur Mac. On a fait une séance d’enregistrement simple et rapide en huit jours. Mais c’est tombé en même temps qu’une situation d’instabilité au Mali avec un coup d’état et, au Nord du pays, avec l’insurrection touarègue qui a déclaré l’indépendance de l’Azawad. Une chanson du disque s’appelle Tombouctou J’ai été invité à jouer dans le Nord, mais en raison du contexte politique Eric a préféré rester à l’hôtel. Deux jours après il a pris l’avion du retour. Brothers in Bamako est un album charmant, qui n’a pas coûté cher et s’est très bien vendu. On a fait de nombreux concerts. On criait dans le bus du retour tellement l’ambiance ne s’arrêtait pas. La dernière fois qu’on a joué ensemble c’était le 23 avril 2023 à la Philharmonie de Paris avec, entre autres, Cedric Watson et Lamine Cissokho. C’était un concert très honorable.

Vous avez aussi participé à Acoustic africa avec Oliver Mtukudzi du Zimbabwe, Afel Bocoum…

C’est un projet panafricain, c’est une expression qu’on entend beaucoup maintenant. Mtukudzi jouait du mbira, ce petit instrument qui sonne comme une sanza. C’est un extraordinaire guitariste et chanteur. C’était un gars très calme, qui parlait peu. Il a une discographie impressionnante. On a fait une grosse tournée avec lui et des musiciens dans le sillage d’Ali Farka Touré, Afel Bocoum au chant, Mamadou Kelly à la guitare, mais aussi mon percussionniste Mama Koné à la calebasse, un joueur de congas… On était dans « tour bus » avec une douzaine de lits. C’était une expérience spéciale. Le fond du bus était animé comme dans une boîte de nuit. On avait un écran géant de télévision et on pouvait capter six cents chaînes. On rigolait et on causait dans le bus jusqu’au « KO technique » où chacun s’endormait dans sa cabine. https://acousticafrica2.bandcamp.com/album/acoustic-africa-in-concert Avec Mtukudzi on a aussi tourné en Afrique australe, l’Afrique du Sud, Johannesbourg, le Botswana, Gaborone, le Swaziland. C’était formidable pour nous autres Maliens de découvrir ces endroits du continent. Au Swaziland, aujourd’hui appelé Estwatini, on a appris ce qu’est l’Umlhanga, la cérémonie de la danse des roseaux, pendant laquelle les femmes célibataires sans enfants voyagent dans les chefferies. C’est à cette occasion que le roi Mwasti III choisit des femmes vierges. Le climat là-bas n’a rien à voir avec notre Harmattan sahélien. L’Afrique c’est extraordinaire. J’aimerai qu’on puisse échanger, être plus proches les uns des autres. Nous avons été séparés par les distances, les langues, les découpages coloniaux entre la France, les Pays-Bas, le Royaume-Uni... Quand on a la chance de voyager on se rend compte à quel point ce continent est riche culturellement. On devrait prendre le temps de se mettre ensemble entre Africains pour se connaître mieux. Donc, avec Oliver Mtukudzi, on devait se retrouver en 2019 au festival Mizizi sounds of the Nile en Ouganda. Mais Oliver avait des problèmes de santé et il n’a pas pu venir. J’ai joué deux soirées là-bas. Et puis l’année suivante Oliver Mtukudzi est décédé. Qu’il repose en paix.

Question thé ou café. Si vous n’aviez pas été musicien qu’auriez-vous fait ?

Figurez-vous qu’au début j’ai été orienté vers une école technique pour travailler dans le bâtiment. Un de mes oncles était directeur de l’école. J’avais un oncle maternel à l’inspection académique. Ils étaient amis. J’ignorais qu’il se connaissaient. On m’a envoyé passer un examen. Mais en fait je me cachais pour jouer la guitare. Voyant cela, mon oncle inspecteur académique, au lieu de m’envoyer à l’école technique m’a transféré à l’Institut national des artis. Il m’a dit qu’il était au courant de mes activités. Il avait compris que j’excellais et que je passerais le cycle d’études facilement. Il a bien fait parce que je n’aurai pas duré à l’école technique. J’avais déjà cette passion incroyable pour la guitare et cette aptitude à comprendre la musique. J’ai toujours été premier pendant mes quatre ans de formation à l’INA. On n’échappe pas à son destin.

Propos recueillis par Julien Le Gros


Pour suivre l’actualité de l’artiste  :

https://habibkoite.com/

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Article 20 - Johnny Montreuil

Des Murs à pêches à Zanzibar

Le 28 mars 2024, l'Autel des artistes de Paname a rendu visite à Johnny Montreuil dans son QG, une caravane du quartier montreuillois des Murs à pêches. Zanzibar  est son troisième album, sorti chez Les facéties de Lulusam-L'Autre distribution. Rencontre entre bitume et nature avec un poète banlieusard attachant, adoubé par Didier Wampas et Sanseverino. Johnny sera en concert à la Cigale le 29 octobre 2024.

Comment as-tu posé tes bagages aux Murs à pêches?

De la même manière que j'ai fait de la musique, c'est-à-dire sans demander, sans être invité! Colette travaillait avec des Roms à Montreuil. Elle m'a présenté à Philippe qui s'occupait du cirque Aliboro, ce vieux cirque abandonné coincé entre deux murs à pêches. J'y ai vécu un certain temps. De fil en aiguille, à l'invitation de la mairie qui est bienveillante, j'ai atterri au Jardin Pouplier. Ça reste encore une zone libre, de « non-droit », ou encore de droit qu'on prend sans marcher sur les pieds de personne. Ça correspondait vraiment à comment j'avais envie d'être, de vivre ma musique, ma vie comme j'en ai envie avec les peuples de la Terre de cette proche banlieue sans se faire suer avec ces histoires de Grand Paris, de prix du logement qui explose, de gentrification.

https://senshumus.wordpress.com/le-jardin-pouplier/

Ma caravane est branchée sur une maison derrière. C'est un peu la vie de Tom Sawyer dont je rêvais adolescent quand je voulais vivre dans une cabane. C'est un site protégé donc on y est tranquille.

Pourquoi ce titre de ton troisième album Zanzibar?

C'est un souvenir d'enfance que j'ai avec mon frère. On a grandi dans une cité HLM la Plaine à Clamart. Zanzibar, c'est presque un titre de film. Ça évoque loin, la mer, l'Océan Indien. Le mot « Zanzibar » claque. Si je disais « Bab El Oued » ça n'aurait pas le même pouvoir d'évocation. Zanzibar nous invite à prendre un bateau. Sur le morceau Zanzibar, dont le clip est sorti le 15 avril « Zanzibar » c'est ce qu'il y a dans nos têtes, dans notre imaginaire. Quelqu'un qui est enfermé entre quatre murs a besoin d'images fortes pour faire passer la pilule, sortir de son quotidien le temps de trouver les moyens de partir...

Fils de deux ouvriers d'Issy-les-Moulineaux, tu as composé un titre sur un album précédent Devant l'usine.  Ricky banlieue, les BD de Franck Margerin ont aussi porté ton imaginaire.

Ça correspondait sur ce que je trouvais de drôle et de chouette en banlieue. Dans mon quartier à Clamart il n'y avait pas beaucoup d'humour. Il y avait ceux qui étaient dans le « business » de drogue. Il fallait faire du pèze. Les gens devaient gagner leur vie. Le quotidien n'était pas rigolo pour certaines personnes. Enfant, je vivais dehors avec mes copains on ne se posait pas de questions sur nos origines. On rigolais, on faisait des conneries. Et puis en grandissant je me suis rendu compte que la vie devenait sérieuse et dure. Dans l'univers de Margerin, sur l'album Place de ma mob (ou Laisse béton, 1977) de Renaud, il y a beaucoup d'humour dans les situations. Malgré la galère il y avait quelque chose de très léger. Je trouvais ça cool. Je me suis dit que je n'étais pas né au bon moment en banlieue. J'aurai aimé connaître cette période là. Après, ce qui m'a fait voyager c'est surtout la littérature états-unienne de Kerouac, John Fante, Charles Bukowski... Ces histoires de mecs qui ont un quotidien assez misérable et qui arrivent à se l'embellir, à se projeter à travers l'écriture. J'en ai retenu que j'étais maître de mon destin. C'est moi qui décide et personne à ma place.

https://www.youtube.com/watch?v=SnFJ-gNczZI

Sur l'album Visions de Manu sonne comme un hommage au Renaud des années 1980.

C'est ce que j'écoutais adolescent dans ma chambre, à l'époque des premières histoires de coeur. J'écoutais aussi beaucoup de musique populaire à la radio. C'est un texte qui m'est venu un matin après une rêverie. Ça aurait pu être sur le précédent. Mais ce titre s'est bien positionné dans la construction de cet album, est arrivé à maturité. On l'a composé avec le guitariste Ronan Drougard. L'album Place de ma mob a beaucoup d'humour et est très mélancolique en même temps, avec des personnages très forts. Ça a influencé mon écriture. À titre personnel je trouve que c'est le seul album de Renaud où les arrangements signés par un contrebassiste Patrice Caratini sont vraiment au niveau de sa plume.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Manu_(chanson)

Au fait, ton vrai nom c’est Benoît Dantec. D’où vient l’alias Johnny Montreuil ?

Au tout départ l'association des deux mots c'est une grosse référence à Johnny Cash pour le « Johnny » et le « Montreuil » pour que ce que j'ai adapté de lui dans mon univers localement dans cette ville de Seine-Saint-Denis. J'y ai croisé plein de personnalités qui, pour moi, renvoyaient à ses chansons. Il avait un univers original, très proche de ce que j'étais à ce moment-là. J’aime les chansons de Johnny Cash des années 1950 mais je ne me revendique pas spécialement du rockabilly. Lors de mon premier concert avec cet alias « Johnny Montreuil » des anciens sont venus de voir et m'ont dit: « Tu l'as connu le vrai « Johnny de Montreuil? » J'ignorais son existence. Ce personnage a été photographié par Yan Morvan dans un bouquin qui s'appelle « Gangs story », dans lequel on retrouve plus de 200 malfrats de banlieue (Ducky boys, Requins vicieux...) jusqu'aux années 1990-2000. Le livre s'ouvre par la période des Blousons noirs dans les années 1970 avec ce Johnny de Montreuil qui a introduit le photographe dans le milieu des Hells Angels. C'était un personnage pas très recommandable, le prototype du loubard de banlieue. Ça me faisait rire d'être une sorte de « réincarnation cool » parce que je fais de la musique et que je ne me prends pas pour un bandit. Mais j'aime bien être dans les endroits un peu chauds, en bordure, en marge qui restent à Montreuil. Je me suis construit en tant qu'artiste avec cette énergie. Je ne me produis pas que dans ces contextes-là mais mon inspiration vient beaucoup de ce qu'on appelait avant la « zone ».

Comment tout a démarré pour Johnny Montreuil en 2012 ?

À la base, j'étais seul à la contrebasse. Il y a eu Emilio Castiello au violon tsigane quelques temps qui était aussi sur un autre projet musical tourné vers les Balkans Aälma Diili. https://www.youtube.com/watch?v=cA-gAXR_35A Kik Liard est rapidement arrivé dans l’histoire. J’ai toujours aimé le son de l’harmonica. Ça a marché tout de suite avec Kik. C’est quelqu’un qui chante. Il a un passif, il dessine… C’est un personnage attachant. On le croirait sorti d’une BD de Margerin. Il traîne beaucoup de choses avec lui, positives ou négatives. C’est une personnalité très forte plus qu’un simple joueur d’harmonica. Il a ce côté vieux blues, punk dans son énergie. Chacun a amené ses influences, Ronan Drougard à la guitare vient de la surf music, Steven Goron à la batterie, qui vient plus du groove, du funk, Marceau Portron, nouveau guitariste est issu du rock psychédélique. Pour moi le rock, plus qu'un style de musique c'est une manière de vivre la musique.

https://www.youtube.com/watch?v=Dsyg6oZYPOI

Le producteur de l'album c'est Jean Lamoot. Il a travaillé avec Salif Keita, Noir Désir... Qu'a t-il amené dans ce projet?

Il a amené un son très propre dont on est très fier. Il a d'abord écouté nos maquettes qui étaient volontairement très disparates. Il s'est dit que sa mission c'était d'obtenir un son qui corresponde à ce qu'il a entendu sur les maquettes, assez sauvage, pur et authentique. On l'a vu à l'oeuvre plonger les mains dans notre tambouille. Il ne nous a pas détourné. Il s'est servi de ce qu'on faisait pour le sublimer. On est très contents de son travail et de la manière dont l'album a été reçu. Souvent quand on a la tête dedans on n'a pas le recul pour savoir si ce qu'on a fait est bien ou pas. Les premiers retours très positifs nous ont conforté dans l'idée qu'on a fait un bon boulot avec Jean.Pour la suite, on ne fera plus de pré-production avec lui. On travaillera ensemble de A à Z pour lui laisser plus de temps. Ce sera une nouvelle expérience.

Comment sont venus les featuring Rosemary Standley de Moriarty, Fixi et Camille Bazbaz?

Ça s'est fait au studio de Jean, aux studios Ferber à Paris. Avec les membres du groupe on a eu la volonté de construire le disque ensemble, avec un rendu qui nous plaise. On n'avait pas forcément envie d'inviter des personnes. Pour Fixi j'ai un autre projet en parallèle et je suis très fan de son toucher d'accordéon très world music, aux antipodes du musette. Bazbaz a son studio à côté de celui de Jean. Ils travaillent ensemble sur des projets de Camille. Jean lui a proposé de jouer des claviers sur notre album quand ça s'y prêtait. C'était plus des arrangements que le fait d'inviter d'avoir des invités. Sauf pour « Vers les îles », le duo avec Rosemary qui était un choix délibéré de cette voix et de cette personnalité que Jean connaissait aussi. https://www.youtube.com/watch?v=dDhO1a5CimE Ça nous a permis de travailler artistiquement dans des conditions correctes d'enregistrement, avec des belles relations simples et naturelles. Il y a aussi Guimba Kouyaté qui joue du tama sur deux titres. On n'a jamais forcé quoi que ce soit et on récupère ce signal dans notre collaboration avec Jean.

Puisqu'on parle de rencontre, qu'a représenté pour toi celle avec Rachid Taha sur ton premier disque Narvalo city rockers (2015)

Il y avait quelque chose de l'ordre de la transmission dans nos rapports, de grand frère à petit frère. Je l'ai connu sur les dernières années de sa vie. C'était très sincère à chaque fois. Je l'ai un peu connu grâce à Thomas de la Caravane passe à l'époque où on jouait avec Aalma Dili à la Maroquinerie. En terrasse il voyait ma gueule et me chambrait: « ça va Johnny? » Il habitait aux Lilas. On se croisait au café le matin pas loin de l'école de ma fille. Je l'ai amené en studio, je lui ai fait écouter un morceau que j'ai composé sur la condition des femmes en Algérie. On s'est baladé dans Paris à écouter du Elvis, à prendre une chorba à Strasbourg-Saint-Denis. Il y a eu quelques nuits comme ça très riches en discussions. On peut raconter ce qu'on veut sur lui, sur sa maladie qui l'a affaibli à la fin de sa vie, sur son noctambulisme invétéré qui lui collait aux pompes. Il avait des moments de lucidité, de simplicité, de tendresse incroyables. J'étais content d'avoir sa voix sur un morceau. C'est une figure de grand frère. Il y avait une filiation entre nous, avec les origines algériennes de mes enfants, nos origines sociales, il a été avec ses parents aux Minguettes, j'étais à la cité de la plaine à Clamart...

https://www.youtube.com/watch?v=q_PMsubkYKA

Y aura t-il d'autres projets avec Aälma Dili?

On a commencé en 2012 en même temps que Johnny Montreuil. Avec la sortie de mon deuxième album Narvalo forever  en 2019 j'ai dû quitter le groupe et me faire remplacer sur Aälma Dili. Mais on a quand même réussi à réunir les deux groupes sur un projet qui s'appelle Narvalo Dili rockerz. Benny, guitariste a quitté Aälma Dili et on l'a fêté lors d'un concert au Cirque électrique le 13 avril. Les pages se tournent mais le livre reste ouvert! Il y a le concert à la Marbrerie à Montreuil avec Narvalo Dili Rockerz le 10 mai 2024. On est quand même parvenus à mettre ensemble toutes ces personnes qui se tournaient autour sur scène et à monter un show avec ça. Je vais me replonger avec grand plaisir dans ce répertoire tsigane de Serbie, de Roumanie, de rebetiko.. Aälma Dili m'a permis de m'accomplir avec la contrebasse, d'y ramener un côté punkoïde et ça a aussi nourri Johnny Montreuil. Tous ensemble, on a réussi à vivre notre vie alors qu'encore une fois on n'y était pas invités!

Questions bonus, l'instant thé ou café:

As-tu des livres et des films de chevet?

Enfant, je faisais semblant d'être malade pour ne pas aller à l'école et je bouquinais dans mon lit des livres d'ATD Quart-monde. Ce regard d'enfants sur d'autres enfants m'a fait comprendre rapidement que quand tu as été aimé par tes parents, que tu as eu un cadre, une éducation, il faut le partager avec d'autres qui n'ont pas reçu tout ça. Bien plus tard j'ai été projeté dans un autre univers avec Sur la route de Jack Kerouac. Il y a eu un avant et un après pour moi quand j'ai découvert Oro de Cisia Zykë. Ce que je retiens de l'histoire de cet aventurier au Costa Rica c'est que c'est lui qui décide, qui met ses propres règles dans sa vie. Au cinéma, j'ai été marqué par Le bon la brute et le truand de Sergio Leone, et encore plus fortement par un autre de ses films Il était une fois la révolution. Ces deux personnages joués par Rod Steiger et James Coburn ont besoin l'un de l'autre. Ils ne se battent pas pour la même cause mais le facteur humain est plus fort. Au départ ils ne peuvent pas se blairer et se font des crasses et ils deviennent les meilleurs amis du monde.

https://www.youtube.com/watch?v=VgTNKHoo0zo

Si tu n'étais pas musicien qu'aurais-tu fait? Ferrailleur?

Non, c'est trop dur! Ma chanson Chiner la ferraille faisait référence à mes anciens voisins roms du cirque Aliboro. Je décrivais leur journée de labeur avec le camion. Il y avait de l'amitié exprimée sur ce morceau, même si au départ on défendait chacun notre pré-carré. On n'avait pas la même culture, donc il y avait aussi des a priori entre les Roms et moi. Cette chanson est venue d'eux. Donc, si je n'avais pas été musicien j'aurai aimé tenir un restaurant-guinguette au bord de l'eau. Je le ferai peut-être un jour..

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Article 19 - Dee Dee Bridgewater

Initiales D.D

Elle a 73 ans mais les années ne semblent pas avoir de prise sur son charme et sur son incroyable énergie brute. Le 28 juin 2023, sur la scène du théâtre antique de Jazz à Vienne, Dee Dee Bridgewater -puisqu'il s'agit d'elle- rendait un nouvel hommage à sa devancière Ella Fitzgerald . L'occasion de revenir sur les plus de cinquante ans de carrière de la phénoménale Dee Dee, d'Horace Silver à Ray Charles en passant par Oumou Sangaré. Portrait d'une femme sensible.

Ce soir-là, peu avant son entrée, Dee Dee Bridgewater sort de sa loge. Elle est aisément reconnaissable à son crâne rasé, les yeux cernés de lunettes loupes « so fashion ». De temps en temps, on la voit fébrile arpenter le couloir, en train de faire ses gammes comme la grande cantatrice qu'elle est. Dee Dee, toute de blanc vêtue ne se sépare que sur scène d'un petit chien d'un blanc immaculé, lui aussi, comme neige en été. Dehors, en « backstage », un jeune homme est en train de compulser les partitions du programme de la soirée. C'est le pianiste Frédéric « Fred » Nardin, codirecteur avec le saxophoniste Jon Boutellier, le tromboniste Bastien Ballaz-celui-ci a accompagné l'une des filles de Dee Dee China Moses- et le trompettiste David Enhco de l'Amazing Keystone big band. Cet orchestre basé à Lyon rassemble dix-sept musiciens autour d'un répertoire qui va de Count Basie à Thad Jones en passant par Pierre et le loup ou la comédie musicale West side story. Ce 28 juin à Vienne, l'oeil scrutateur du critique de jazz pour le Monde Francis Marmande observe le spectacle depuis les coulisses. Celui-ci considère, dithyrambique dans ses écrits que ces jeunes musiciens sont « la meilleure nouvelle du jazz depuis dix ans. » Il faut dire que le « tableau de chasse » des collaborations de ce grand orchestre est assez impressionnant, Quincy Jones, rien que ça, James Carter, le regretté Didier Lockwood, Rhoda Scott, Cécile McLorin Salvant, Thomas Dutronc, ZAZ, Madeleine Peyroux, Ibrahim Maalouf, Stochelo Rosenberg sur Djangology au festival Django Reinhardt à Samois-sur-Seine ... L'idée du projet commun avec Dee Dee est venue de Denis Le Bas, directeur artistique du festival Jazz sous les pommiers au nez creux qui propose une réactualisation du programme We love Ella. Entre Dee Dee et Ella c'est une vieille histoire teintée de respect. En 1997 sort sur le label Verve Dear Ella, l'hommage de Dee Dee Dee à son aînée, un an après la disparition de cette dernière le 15 juin 1996. Parmi les cadors réunis dont le batteur niçois André Ceccarelli, le guitariste Kenny Burrell-compositeur du titre éponyme-ou le vibraphoniste Milt Jackson figure le contrebassiste Ray Brown qui fut le mari d'Ella Fitzgerald. L'album Dear Ella qui reprend les classiques de cette reine du scat A tisket a tasket Mac the knife ou Oh lady be good recevra le grammy award de la meilleure performance vocale pour Dee Dee.

Mais revenons au présent et au projet avec l'Amazing Keystone big band. En quelques mois de travail, le répertoire est construit et tout s'enchaîne, Jazz sous les pommiers bien sûr, le Wolfi jazz festival en Allemagne, l'Olympia, Jazz à Juan... Sur scène, l'Amazing Keystone big band swingue sévère avec un appareil orchestral comme on en voit de moins en moins (contraintes budgétaires obligent). À Vienne, le vibrato puissant de Dee Dee remue la foule du théâtre antique même s'il manque un peu à l'ensemble le grain de folie des improvisations d'Ella. Comme en 1979 lorsqu'accompagnée par l'orchestre de Count Basie sur le titre Basella , celle-ci se lançait dans un improbable et anthologique dialogue avec le tromboniste « Booty » Brown.

Undecided

Pour autant, ne boudons pas notre plaisir. Le véhicule sonore de l'Amazing Keystone big band est élégant et les arrangements sont soignés. Au micro, Dee Dee explique dans un français parfait-elle s'est installée en France dès 1986 dans le sillage de la revue musicale Sophisticated ladies-« qu'il faut toujours de bons arrangements. » Celui de l'adaptation d'Undecided qu'elle reprend ici a été écrit par son premier mari, le trompettiste Cecil Bridgewater. Le propre père de Dee Dee Matthew Garrett était également trompettiste. Cecil Bridgewater lui a donné en plus de son patronyme une fille Tulani, vice-présidente du label DDB records. Le deuxième, Gilbert Moses est le père de sa fille la chanteuse de jazz et animatrice de radio China Moses et le troisième Jean-Marie Durand, promoteur de spectacles, est le père de son fils Gabriel. Ce dernier qui la suit de près est devenu bassiste sous le pseudonyme de Gabe Zinq. Comme un clin d'oeil à sa propre vie sentimentale trépidante, Dee Dee nous raconte que le titre Undecided-composé par Sid Robins et Charlie Shavers en 1938 et immortalisé un an plus tard par Ella Fitzgerald avec l'orchestre de Chick Webb- porte... sur l'indécision des hommes. Le premier couplet dit: « D'abord, tu dis que tu fais, et ensuite tu ne fais pas. Et ensuite tu dis que tu le feras et ensuite tu ne le fais pas. Tu es indécis maintenant, alors que vas tu faire. (« First you say you do, and then you don't And then you say you will, and then you won't You're undecided now So what are you gonna do? »)

https://www.youtube.com/watch?v=Eupj-S7LApM

Afro blue

Après la performance de haute volée le public viennois applaudit à tout rompre. Au sortir de scène, Dee Dee descend les escaliers. Subrepticement, notre cadreur, originaire du Mali, parvient à héler la chanteuse. Un court instant, il évoque la relation forte de celle-ci avec ce pays d'Afrique de l'Ouest. Ils s'étreignent brièvement. L'émotion de la chanteuse est palpable avant qu'elle ne regagne sa loge.

Ce moment de grâce à Vienne fait écho à une séquence très particulière dans la vie et dans la discographie de Dee Dee Bridgewater. En 2006, la chanteuse a enregistré au mythique studio Bogolan de Bamako (et au studio parisien Davout) un album très personnel produit par Jean-Marie Durand Red earth a malian journey qui sortira un an plus tard.

https://www.youtube.com/watch?v=2VwYMwSstDc

Red earth, c'est l'hommage à la « terre-mère » rouge de ses ancêtres rendu par cette afro-descendante née Denise Eileen Garrett, le 27 mai 1950 à Memphis, Tennessee. Le disque coordonné par le directeur artistique et bassiste Ira Coleman est salué par John Walters du Guardian. Tout le gratin de la musique malienne de l'époque est réuni, feue Ramata Diakité, Mamani Keita, Oumou Sangaré, Mamadou Diabaté, Cheick Tidiane Seck, Baba Sissoko, Lansiné Kouyaté, Djelimady Tounkara, Bassekou Kouyaté... Cette quête de ses origines de Dee Dee ne date pas d'hier. Retour en arrière. En 1974 au Japon, sort le premier disque sous son nom de la chanteuse intitulé Afro blue, une composition de Mongo Santamaria qui annonce la couleur sur son penchant africaniste dans le giron du mouvement black power des années 1960-1970. Sur la pochette, on voit une jeune femme noire de 23 ans aux cheveux courts avec de longues boucles d'oreille et un collier de perles. Après des premières armes avec un trio rnb dans le Michigan qui l'amène en 1969 jusqu'en Union soviétique, Dee Dee intègre en 1971 le prestigieux Thad Jones et Mel Lewis orchestra. Elle côtoiera les plus grands, Sonny Rollins, Max Roach, Dizzy Gillespie, Dexter Gordon... Deux ans plus tard, on l'entend chanter sur la bande-originale signée par Roy Ayers du film Blaxploitation Coffy. Mais le déclic viendra avec Afro blue.

https://www.youtube.com/watch?v=rcNZMiDXCD4

Sur l'introduction de ce titre Cecil Bridgewater instille une ambiance « africaine » en pianotant sur un kalimba (ou sanza) et son frère Ron joue des clochettes africaines. Le charme capiteux de cette pépite est tel que le label britannique Mr Bongo la réédite en 2020. Quant à la carrière de Dee Dee après des expériences comme sa participation à la comédie musicale The Wiz elle sera dès les années 1980 associée à la France, son pays d'adoption à travers notamment son travail avec le metteur en scène Jérôme Savary sur Cabaret. Ce n'est pas par hasard que l'un de ses disques de reprises de chanson française s'intitule J'ai deux amours.  Pour sa contribution au patrimoine hexagonal, Dee Dee sera faite chevalière de l'Ordre national du mérite et aussi la première Américaine membre du Haut Conseil de la francophonie. Ce n'est que justice. Chapeau bas lady Dee Dee!

Julien Le Gros

Pour aller plus loin:

https://www.keystonebigband.com/

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Article 18 - Monty Alexander

Les 80 ans du lion du piano jamaïquain

Le 6 juin 2024 a marqué les 80 ans du débarquement allié en Normandie. C'est aussi la date aniversaire de Monty Alexander. Avec Wynton Kelly, Monty est le pianiste jamaïquain le plus célèbre. Ce dernier a accompagné les plus grands, Dizzy Gillespie, Milt Jackson, ou encore Sly and Robbie. Malgré des soucis de santé le jazzman a su remonter la pente et nous revient avec ce bel opus « D Day » sur le label français Pee wee! L'Autel des artistes de Paname l'a rencontré au studio Sextan à Malakoff.

Monty Alexander, ressentez-vous une connexion avec l'Afrique?

Absolument! le continent africain est la racine pour tout le jazz. Si vous allez en Jamaique, à Trinidad ou au Brésil l'esprit de l'Afrique, à travers la diaspora issue de l'esclavage, règne dans les musiques locales et la rend belle. Si vous faites un tour à la Nouvelle-Orléans on ressent comme une évidence qu'il y a ce lien avec la Mère Afrique, « Mother Africa »

Dans votre nouvel album « D day » vous reprenez le célèbre discours d'Haile Selassie 1er.

Bob Marley a eu l'idée d'une chanson appelée « War » dans laquelle il reprend des citations de l'empereur éthiopien Haile Selassie 1er avec sa propre voix. Je les ai reprises à mon tour sur mon album « D day » et aussi avec les voix des leaders politiques et militaires qui ont été associés à cette bataille de libération de la France par la Normandie le 6 juin 1944. C'est aussi le jour de ma naissance. On entend Charles de Gaulle qui représente (avec les 177 du commando Kieffer qui ont débarqué) les soldats français et la voix de la France émancipatrice, le commandant britannique Bernard Montgomery-comme vous le savez, Montgomery c'est mon prénom et Monty en est un diminutif. Enfin, il y a Dwight Eisenhower pour le commandement militaire étatsunien. De son côté, Hailé Selassie 1er s'st adressé lors d'un discours marquant aux Nations unies le 4 octobre 1963 au peuple africain. Ce sont ces voix qui sont compilées sur mon titre « D-day voices ».

https://www.youtube.com/watch?v=Fa19SdkGgJs

Vous reprenez aussi la chanson Day-O (the banana boat song) d'Harry Belafonte sur un album précédent « Harlem Kingston express (2011) . Quels étaient vos rapports avec lui?

Je l'ai très bien connu. C'était un ami très proche. Récemment j'ai participé à un concert mémoriel donné à New York en son honneur en présence de sa famille. Il faut toujours se rappeler qu'avec son album « Calypso en 1956, Harry, qui était un grand militant pour les droits civiques, a été le premier à rendre la Jamaïque populaire dans le monde entier.

https://www.youtube.com/watch?v=v-ooZyfPokk

Comment se sont déroulés vos débuts à la Jamaïque?

J'ai eu la chance avec mon père de voir à l'adolescence jouer Louis Armstrong et Nat King Cole. Ma mère m'a fait étudier Bach et Beethoven mais ça ne me parlait pas! J'ai commencé à jouer du piano avec des groupes de mento, la musique jamaiquaine locale, ou de calypso. J'ai joué de l'accordéon. J''étudiais au Jamaica college et j'ai créé ma propre formation Monty and the cyclones qui reprenait des standards de l'époque. J'ai aussi rejoint comme pianiste Clue Jay and the blues blasters. On jouait du ska. Mais après le divorce de mes parents je suis parti à Miami en Floride, en 1961. Aux Etats-Unis, je me suis retrouvé à collaborer au cours des décennies à venir avec les plus grands jazzmen états-uniens, du blues, du jazz. Aujourd'hui, je joue aussi du reggae roots. Ma musique c'est un patchwork de toutes ces influences.

https://www.youtube.com/watch?v=wHoqNIFWXJg

Qu'ont apporté vos expériences avec des joueurs de steeldrum?

C'était super et ça m'a fait passer de bons moments. Les grands joueurs de steeldrum de Trinidad comme Othello Molineaux qui a accompagné Ahmad Jamal et avec qui j'ai tourné dès 1976, jouent du jazz. Trinidad et Tobago est cet archipel d'où vient le steeldrum et j'ai eu la chance de faire plusieurs albums de fusion avec le steeldrum comme « Jambooree » (1988) ou « To the ends of the earth » (1996). Et puis j'ai arrêté, j'ai voulu faire quelque chose de différent.

https://www.youtube.com/watch?v=NvqXWv28dx0

Votre premier disque « Alexander the great » date de 1964. C'est un disque live comme celui que nous vous montrons enregistré à Montreux en 1976.

La grande différence c'est qu'à Montreux il n'y avait pas d'alcool! Alors que quand j'ai enregistré ce premier disque en 1964 c'était dans un théâtre l'Esquire theatre, vers le quartier du Watts à Los Angeles. J'avais vingt ans. Le concert a été introduit par le grand pianiste de jazz Les McCann récemment disparu, le 29 décembre 2023. Ce soir de 1964 donc, le public est venu. Les gens m'ont invité à boire des verres avec eux. Je me suis donc retrouvé avec mon trio Victor Gaskin à la contrebasse et Paul Humphries à la batterie à jouer à deux heures du matin. C'était une expérience mémorable et une belle époque, celle pendant laquelle j'ai rencontré Frank Sinatra, Milt Jackson ou encore Ray Brown...

Avez-vous conscience d'avoir ouvert avec le guitariste Ernest Ranglin une voie entre le jazz et le reggae de la Jamaïque?

Ernie est un très grand musicien. Nous avons tous les deux beaucoup écouté les grands jazzmen des Etats-Unis. Ernest Ranglin s'est nourri de la musique des guitaristes Django Reinhardt, Charlie Christian et Wes Montgomery. Lui-même est aussi incroyable et il n'a rien à envier à ces virtuoses. Avec Ernie on a fait plein de disques ensemble comme « Rass » (1974) sous mon nom ou « Ranglypso » (1976) sous le sien.

https://www.youtube.com/watch?v=v9cVOpOO-Zw

Qu'est-ce qui vous unit au New Morning où vous avez joué avec votre trio, Luke Sellick à la basse et Jason Brown à la batterie ce 3 juillet 2024 ?

J'y ai joué dès les années 1980. Il y avait une atmosphère bien particulière. Les gens venaient apprécier la musique, s'asseoir et vous jouiez. Ce club a toujours eu l'esprit du jazz. C'est un peu comme le Village Vanguard à New York ou le Ronnie Scott's à Londres. Le New Morning continue. Je me souviens de madame Eglal Farhi; la belle personne qui s'occupait de la gestion de cet endroit et qui est décédée en 2019. Sa fille Catherine a pris le relais. J'ai joué à de nombreuses reprises au New Morning. Ce 3 juillet c'est la première fois que j'y suis revenu depuis des années. Je suis content de ce retour aux sources!

Question thé ou café:

Si vous n'étiez pas pianiste que seriez-vous devenu?

Je ne sais pas. Je n'y ai jamas réfléchi. Pilote d'avion ou escroc? Rires

Propos recueillis par Julien Le Gros

Pour aller plus loin:

https://www.montyalexander.com/

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Article 17 - André Manoukian

La grand-mère courage d'André Manoukian

Le 28 juin 2023, André Manoukian et son groupe ont livré une prestation  émouvante, drôle et très personnelle, le même soir que Dee Dee Bridgewater, dans le cadre exceptionnel du théâtre antique de Jazz à Vienne. L'autel des artistes de Panam l'a rencontré backstage peu avant son entrée sur scène. Reportage

Avec André Manoukian, la journée du 28 juin a commencé de façon singulière. « Nous n'avons pas de réponse du management pour une interview. » nous dit laconiquement le service de presse. Benjamin Tanguy-qui a marqué durablement de son empreinte de défricheur des nouvelles tendances le festival comme programmateur et qui passe la main pour 2024 à Guillaume Anger-ne nous laisse guère plus d'espoir: « Il fallait s'y prendre plus tôt. L'agenda d'André est surbooké d'interview. En ce moment, il est en rendez-vous avec le Dauphiné libéré. »  C'était sans compter sans le coup de pouce du destin. Le matin, sur le quai de la gare de Lyon, je tombe nez à nez avec un homme très brun, lunettes de soleil, avec un lourd sac à dos sur les épaules qui ressemble à s'y méprendre au pianiste de jazz. Au culot, je sollicite un entretien. Grand bosseur, André Manoukian a l'air fatigué: « Mon temps est calculé à la minute, m'explique t-il, mais je ne refuse aucune interview. Retrouvons-nous dans le wagon bar. » Une demi heure plus tard, dans le wagon bar du Paris-Lyon, des clients boivent un café ou mangent les mauvais sandwichs de la SNCF mais pas de traces d'André Manoukian dit « Dédé ». En attendant Godot...  À défaut de connaître son compartiment, j'attends l'arrivée à Lyon Part-Dieu. Là, André est reçu par le comité d'accueil du festival et le staff partenaire de la SNCF. « C'est Manoukian! » s'exclament quelques groupies au passage. Le musicien a déjà participé gare Montparnasse à une performance pour les dix ans de l'opération « Piano en gare ». Il réédite l'exercice à la gare de la Part-Dieu d'abord en piano solo, puis avec son trio Guillaume Latil au violoncelle, Mosin Kawa aux tablas, Rostom Khachikian au duduk, un instrument traditionnel arménien proches du hautbois, et trois choristes Milena Jeliazkova, Diana Barzeva, Martine Sarazin. Cet instant de grâce a été applaudi par les spectateurs improvisés de la gare. L'interview, ce ne sera pas non plus pour cette fois. C'est une consoeur de BFM TV Lyon qui en aura la primeur. Aussitôt fait, Dédé est vite happé vers la sortie. Caramba encore raté! Qu'à cela ne tienne quelques heures plus tard, le duo Sarah Lenka au chant, et Macha Gharibian, une habituée du festival, pianiste d'origine arménienne comme « Dédé » et nourrie aussi par ses racines, se produit sur la scène du théâtre antique. Dans  le public, j'avise un visage souriant celui du violoncelliste d'André Manoukian Guillaume Latil. « Dédé est en coulisses, nous dit-il, à mon acolyte cameraman et moi, et il est disponible. » Ni une ni deux nous fonçons en backstage. Planté devant le maestro, je lui rappelle l'épisode du wagon bar. Amusé par ce petit oubli et ayant à coeur de tenir sa parole, l'artiste consent à nous dire quelques mots. La suite c'est André Manoukian qui nous la raconte...

Entre Orient et Occident

Aux antipodes de son image médiatique parfois un peu caricaturale d'ancien juré de l'émission  “La Nouvelle Star" entre 2003 et 2016 le pianiste nous livre avec Anouch, sorti sur son label Va savoir et Pias, une introspection au coeur de ses racines arméniennes. Il signe ici peut-être son oeuvre la plus intime à ce jour. La genèse de chacun des douze titres de cet opus est savamment décortiquée par Manoukian à travers une web-série intitulée “Sur les pas d'Anouch” en ligne sur sa chaîne Youtube qui totalise des milliers de vues.

https://www.youtube.com/watch?v=gc3hef3yxOU&list=PLxnDljAfgLI9aE4wWHfIXul2N53SP61EU

C'est un album de musique arménienne inspiré d'une recherche musicologique que je mène depuis douze ans. C'est mon quatrième album inspiré de mes racines arméniennes, après  Inkala, Melanchology et Apatride. C'est une musique que j'ai découverte presque par hasard. Je joue avec ces gammes et il faut du temps pour  les assimiler. Il ne suffit pas de les apprendre. Pour les utiliser il faut les digérer, les entrer en soi. C'est un travail continuel qui me renvoie à toutes les musiques classiques, et en définitive aux musiques du monde entier. Je me suis amusé à mélanger ces gammes à mon jazz et ça m'a fait tracer une route différente.", explique l'artiste au micro de l'Autel des artistes de Panam. Le documentaire Arménie, l'autre visage de la diaspora de Marie-Claire Margossian est pour beaucoup dans cette quête musicale et identitaire “De l'Arménie, je ne connaissais pas grand chose à part les feuilles de vignes.”, reconnaît-il..

Sur Anouch, André Manoukian a su opérer un croisement habile entre l'Orient et l'Occident, avec une référence à Corto Maltese, le marin voyageur de la bande dessinée, avec le titre L'ange à la fenêtre d'Orient, des choeurs bulgares, le violoncelle, instrument européen, un univers où Schubert croise le flamenco, la Marche turque adoptée par Mozart en pastiche de la musique turque-et qui fait allusion dans l'album à la marche forcée de la grand-mère du pianiste, (nous y reviendrons), les tablas venues d'Inde. Sur scène, avec Mosin Kawa qui qui se lance dans des improvisations percussion-chant, la conversation se teinte de petites touches d'humour comme le jazz sait si bien en créer “Quand un musicien entend des sonorités qui viennent d'ailleurs il a envie de jouer avec. Quand j'ai entendu les tablas de Mosin Kawa j'ai eu envie de dialoguer avec. C'est peut-être un lien plus facile à tisser qu'avec une batterie. Et puis il y a le violoncelle de Guillaume, le duduk magique de Rostom et le trio Balkanes, les voix formidables de ces magnifiques chanteuses, deux bulgares et une grecque.” Pendant l'interview, André prend cette dernière gentiment par le bras: “C'est l'une de mes chanteuses préférées. Elle chante, en grec, en arménien, en turc, en tout ce que vous voulez. Sa voix peut faire pleurer les pierres. Ici il y a des gradins ça va chialer!” Ce n'est un secret pour personne, André Manoukian est un amoureux de toujours des voix féminines, Liane Foly bien sûr qu'il a longtemps accompagnée, mais aussi la diva britannique originaire du Malawi Malia.  Pour le final du spectacle du 28 juin au théâtre antique, des chanteuses issues du conservatoire de musique et de danse de Vienne  (Isère) ont été invitées sur scène, le choeur Livi'zz, dirigé par Frédérique Brun. Quant à Jazz à Vienne André Manoukian estime avec son sens de la formule que “c'est la plus belle scène de jazz au sens propre comme au sens figuré.

Anouch

La protagoniste de cet album s'appelait Haïganouch, "Anouch", le diminutif de ce prénom qui donne son titre à l'album signifie douceur en Arménien. Pourtant la vie de la grand-mère d'André Manoukian n'a pas toujours eu le goût sucré du miel. Loin s'en faut. Celle-ci est une rescapée du génocide arménien de 1915 mené par le gouvernement turc de l'époque. Le génocide, qui n'est toujours pas reconnu par les autorités turques jusqu'à nos jours, a fait des dizaines de milliers de victimes répartis sur plus de trois cent convois. Anouch fut l'une de ces personnes contraintes “dans des conditions épouvantables” de faire une marche de la mort harassante de mille kilomètres d'Amasya, au nord de la Turquie, jusqu'au désert syrien de Deir-es-Zor. "J'ai composé une ballade un peu lente The walk. Et je me suis dit: "Et si c'était la marche de ma grand-mère dans le désert syrien dont elle a survécu? C'est comme ça que j'ai décidé que cet album soit dédié à sa mémoire" explique André Manoukian. Avec ce titre, aérien, le pianiste a refusé l'écueil de l'évocation mélodramatique “L'avantage de la musique c'est qu'on peut transformer la mélancolie en quelque chose  d'heureux. On n'est pas triste quand on écoute un blues ou une morna du Cap-Vert empreinte de saudade (nostalgie). C'est la même chose.” L'histoire de sa grand-mère, le pianiste de jazz l'a apprise tardivement par son père, qui de guerre lasse a répondu aux interrogations de son fils. Il lui a tendu pudiquement une feuille de papier en lui disant: “Si tu veux savoir, lis!".  “Ces mots, nous explique André, étaient écris par ma tante, comme si ce sont les femmes qui transmettent les histoires des femmes.” Comme souvent dans les histoires arméniennes, pleines de rebondissements, la survie d'Anouch peut sembler sortie d'un film de fiction. “Ma grand-mère a remarqué que le commandant du convoi était très pieu et qu'il faisait ses prières cinq fois par jour, ce qui n'était pas si courant à l'époque. Elle lui a fait la morale: “Au nom de ta foi comment peux-tu laisser se dérouler de telles horreurs.” Sans doute pris d'un remord, celui-ci lui aurait dit: “Écoute, tant que je commanderai ce convoi tu seras sous ma protection.” André Manoukian ne peut s'empêcher de tourner en dérision le vécu atroce de sa grand-mère avec l'humour grinçant qui le caractérise. Sur la scène de Vienne, André Manoukian joue un extrait de Blue rondo a la turk de Dave Brubeck en ironisant sur le fait qu'un Arménien comme lui utilise une gamme... turque.  L'humour, c'est aussi une façon de refuser la résignation: “Ma grand-mère a sû parler le langage de son bourreau. D'une certaine manière, si je suis là aujourd'hui c'est parce que ma grand-mère avait la tchatche! Son périple explique sans doute pourquoi il y a tant de randonneurs dans la famille! Quand je lis ce récit je me dit que ma grand-mère était une héroïne et non une victime. Ça me donne le courage aujourd'hui pour affronter les difficultés de la vie. Je pense de temps en temps à ma grand-mère et à mon grand-père aussi et je me dis qu'ils nous ont laissé un bel héritage.”

https://www.youtube.com/watch?v=fO70xFlqVkg

Le jazz, musique des exilés

L'héritage qu' André Manoukian lèguera à la postérité c'est la musique, une voie qu'il a empruntée contre le gré de ce papa né à Smyrne (aujourd'hui Izmir en Turquie), commerçant de prêt-à-porter à Lyon, qui aurait aimé que son fils devienne médecin. Mais las André abandonne ses études au bout d'un an: « Cela ne lui a pas fait plaisir quand je lui ai dit que je voulais être musicien. Mais quelques temps plus tard quand je suis parvenu à en vivre il m'a avoué que j'ai accompli tout ce qu'il a lui-même rêvé de faire. » D'abord démonstrateur de synthétiseurs dans des supermarchés, Dédé intègre le prestigieux Berklee College of music, l'école de jazz prestigieuse de Boston en 1977. De retour à Lyon, il fonde le big band Hot stuff avec Pierre Drevet. La suite est connue, les succès avec Liane Foly dans les années 1980 (Doucement), le travail dans la variété française pour Nicole Croisille, Charles Aznavour, Gilbert Bécaud... mais aussi le jazz (Michel Petrucianni, Richard Galliano) Son attrait pour le jazz, il l'analyse a posteriori par son propre déracinement en tant qu'Arménien: « Le jazz est une musique qui est née de l'exil des Afro-Américains. J'aime beaucoup le concept de Gilles Deleuze de la déterritorialité. Un territoire ne vaut que s'il est quitté. Les Arméniens de la diaspora sont présents partout dans le monde à Paris, Lyon, Los Angeles, Buenos Aires, en Australie... ou même à Vienne en Isère! Ce qui fait que la notion de pays perdu est énorme dans leur coeur.» André Manoukian a été particulièrement sensible à l'officialisation de la panthéonisation en février 2024 de Missak Manouchian, chef du réseau de résistance Francs-tireurs et partisans et Main d'oeuvre immigrée (FTP-MOI) fusillé au mont-Valérien durant la Seconde Guerre mondiale. « C'est émouvant, ça scelle de façon durable l'histoire d'amour entre la France et l'Arménie. Ces résistants d'origine étrangère étaient considérés comme une bande d'apatrides et de terroristes. Ma mère avait onze ans quand elle est arrivée à Paris et qu'elle a vue la célèbre Affiche rouge de propagande nazie. Elle avait honte de voir ce nom arménien présenté comme celui du chef d'une bande de truands. Et enfin, aujourd'hui ce « chef de bande » va entrer au Panthéon. » André Manoukian n'oublie pas non plus l'actualité et l'annexion en 2020 par l'armée azerbaïdjanaise appuyée par le régime turc d'Erdogan de la province du Haut-Karabagh. Le pianiste a fait partie de ces voix qui se sont élevées contre cette agression impérialiste « Dans ce combat, la France a été aux avant-postes, mais seule. J'aimerai m'engager encore plus en faveur de la paix. Il y a un moment où tout ceci va cesser. Un pays comme l'Arménie ne peut pas vivre enclavé entouré de pays ennemis avec toutes ses frontières fermées. »

En écho à ces tensions géopolitiques, le titre Soufi dance sonne d'ailleurs comme un appel au dialogue interculturel et au refus de la haine de l'autre. Le clip officiel de l'album a été tourné dans un théâtre antique qui rappelle un peu Vienne, celui d'Arles. « J'aime ce cadre antique pour jouer une musique qui vient de si loin. » 

https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=IUxB7CgTYE0

https://www.youtube.com/watch?v=gc3hef3yxOU

Des concerts d'Anouch ont eu lieu tout l'été, notamment au festival Crest jazz vocal et au Cosmo jazz festival de Chamonix. D'autres sont prévus dès la rentrée et aussi en 2024. De quoi redonner vie à Anouch, la grand-mère courage d'André Manoukian. Les dates sont à suivre sur les réseaux du pianiste.

L'instant thé ou café, question à André Manoukian.

Si vous n'aviez pas été musicien qu'auriez-vous fait?

J'aurai aimé être architecte. C'est un peu comme la musique où on joue avec des mélodies. L'architecte, lui, joue avec des lignes de force, des contrepoints. Ça m'aurait plu! 

https://www.andremanoukian.com/

https://www.facebook.com/andremanoukian/?locale=fr_FR

Le site de Jazz à Vienne

https://www.jazzavienne.com/fr

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ARTICLE 16 - Mawuto Dick

Togoville jazz, une fenêtre sur le monde

Le 29 juin Mawuto Dick, programmateur du Togoville jazz festival (Vaudou Game, Benjamin Flao, Nana Benz...) était invité par le festival Jazz à Vienne dans le cadre d'un partenariat. L'autel des artistes de Panam l'a interviewé à l'occasion d'une table ronde consacrée au leadership féminin dans l'industrie musicale. Présentation.

Élancé, le visage cerclé de lunettes, l'air réservé, Mawuto Dick, jeune homme issu du quartier populaire de Kodjoviakopé à Lomé, ne colle pas avec les clichés sur les entrepreneurs culturels bedonnants et trop sûrs d'eux voire arrogants. Derrière cette attitude empreinte d'humilité, on devine un mélomane résolu et déterminé. Le Togoville jazz festival, petit frère du Saint-Louis Jazz (voir notre article) ou de Jazz à Ouaga, a vu le jour en 2015. En amont, trois ans plus tôt, un espace culturel a été lancé à Lomé par ce noyau dur de passionnés et des artistes ont été programmés de façon ponctuelle. « Le festival est né de la nécessité de mettre en avant sur scène des artistes togolais qui font autre chose que de la variété.  Nous avons la chance au Togo d'avoir des musiciens qui jouent du blues, du jazz. Mais ces dernières années la variété a accaparé la plupart des scènes du pays. On ne retrouvait plus cette frange d'artistes qui font ce qu'on appelle de la musique de recherche. » Forts de ce constat Mawuto et ses amis décident de remonter à la source et de « créer une plateforme pour ces artistes. Aujourd'hui ce festival fait son petit bonhomme de chemin et nous sommes ravis qu'il soit plébiscité par des artistes du continent mais aussi des artistes occidentaux. » En 2017, une structure Level production, agence de management, de production de booking et de régie événementielle, est créée pour porter le projet, gérer les tâches administratives et les contrats avec les artistes. « Nous avons eu la chance d'être rejoints par un certain nombre de personnes compétentes qui ont trouvé notre démarche essentielle. Cette équipe de techniciens porte aussi d'autres projets. Togoville jazz est devenu une référence au Togo. » Sur le festival, certaines scènes sont gratuites, d'autres spectacles sont payants mais abordables, l'équivalent de quelques euros. Enfin, une dernière catégorie, comme le duo Vincent Peirani-Emile Parisien ou Rokia Traoré demande un droit d'entrée plus élevé. « On essaie que personne ne soit lésé et de démocratiser le jazz.», assume Mawuto. Par l'effet du bouche à oreille, comme le sérieux et le professionnalisme paient, d'autres organisations confient leurs événements à Level production: « On s'occupe soit de la régie ou même parfois de produire pour leur compte leurs festivals. »

Une ouverture sur le monde

Pour l'équipe de ce petit pays enclavé entre le Ghana et le Bénin, il n'est pas question de fonctionner en vase clos. « Dès la deuxième édition en 2017, nous nous sommes ouverts sur l'international. Nous avons reçu pratiquement tous les artistes de la sous-région qui officient dans ce domaine, du Niger, du Burkina Faso, du Mali, du Bénin... »

Pour la neuvième édition du festival cette année, qui a eue lieu du 12 au 23 avril, le Mali était représenté à travers la diva Rokia Traoré, le Bénin, avec la fanfare Harmony brass band invitée aussi à Jazz à Vienne dans une déambulation dans la ville jusqu'au théâtre antique, Achille Ouattara, bassiste issu du gospel, Moïse Ouattara, du Burkina Faso, Victor Dey Jr, surnommé le « Herbie Hancock du Ghana ». Celui-ci a joué avec des figures du high life comme Ebo Taylor, le regretté Guy Warren ou Gyedu Blay Ambolley et avec des jazzmen renommés comme feu le trompettiste sud-africain Hugh Masekela ou le saxophoniste britannique Courtney Pine. Il a même partagé la scène aux États-Unis avec l'immense Stevie Wonder.

https://www.facebook.com/harmonysbrassband/

https://www.nordkeyboards.com/artist/victor-dey-jr

http://www.mamakao.org/achille-ouattara.html

https://www.facebook.com/moise.ouattara.3/?locale=fr_FR

La coopération avec Jazz à Vienne

Animé par la volonté de « voir ailleurs ce qui se passe je suis allé découvrir le fonctionnement de Jazz à Vienne. La collaboration a démarré timidement mais s'est installée dans le temps.» En 2017-2018 Mawuto réalise un stage de production au sein du festival isérois. « Depuis nous avons établi des échanges, une coproduction et une co-programmation entre nos deux festivals. Celle de Togoville jazz festival cette année s'est faite en étroite collaboration avec Jazz à Vienne, avec le soutien du Togo créative et de l'Institut français. » Ainsi Benjamin Tanguy, qui était directeur artistique de Jazz à Vienne jusqu'à cette année avant de laisser sa place à Guillaume Anger, a proposé de faire venir l'accordéoniste Vincent Peirani et le saxophoniste Ėmile Parisien à Lomé. « D'autres artistes français sont venus au Togoville, comme le Skokiaan brass band l'an dernier. De notre côté, à Level production, depuis 2021 nous proposons à Jazz à Vienne notre catalogue d'artistes qui sont volontiers acceptés dans la mesure du possible en fontion de la programmation. » précise Mawuto. Ainsi l'an dernier le spectacle Atakora a été présenté au théâtre antique, constitué de cinq musiciens africains d'Angola, du Togo, du Bénin et du Burkina Faso. « Ce projet panafricain reflètait chacune de leur culture. Par ailleurs, cette année Jazz à Vienne accueilli dans le cadre de ce partenariat Laura Prince, artiste franco-togolaise qui évolue sur la scène jazz parisienne, le Zangbeto trio, le prometteur Joackim Amoudzou au piano, Honoré Dafo à la basse et Henock Fafadji à la batterie qui a fait sensation l'an dernier dans le cadre du programme Jazz up est revenu cette année avec la chanteuse Sabrine Kouli sur la scène Cybèle de Vienne. »

http://www.skokiaanbrassband.fr/skokiaan.html

https://lauraprincemusic.com/en/

Vivre de son art en particulier sur le continent africain n'est pas chose facile: « Ce ne sont pas les artistes qui manquent en Afrique mais les scènes d'expression. On a aussi un manque criant d'écoles de musique, de conservatoire. » analyse Mawuto Dick. « C'est aussi difficile de faire voyager les artistes africains vers l'Occident ou ailleurs sur le continent. La mobilité interne est un vrai problème. Ça peut faire rire ou pleurer mais le billet d'avion Lomé-Paris est moins coûteux qu'un Lomé-Dakar.  Ce type de facteurs empêche les artistes issus du continent d'émerger comme il se doit.» Le jeune homme refuse pour autant de se décourager: « Je suis heureux quà travers la plateforme du Togoville on mette un coup de projecteur sur les artistes africains et sur le fait qu'il y a des projets qui méritent d'être découverts à travers le monde. »

Pour la suite l'ambitieux Mawuto Dick entend « ouvrir une fenêtre sur le monde pour que les artistes du continent puissent voir ce qui se passe ailleurs mais aussi faire venir des artistes du monde entier au Togo et créer un vrai brassage artistique, une émulation. On tend la main à tout lemonde et on invite des artistes qui sont prêts à partager leur expérience pour outiller les jeunes artistes africains. » Le message est passé.

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Article 15 - Dennis Morris

L'oeil éveillé de Dennis Morris,

Boy on tricycle, Hackney London 1974, copyright Dennis Morris

Dennis Morris était le 2 novembre à la galerie Agnès B à Paris pour le vernissage de son exposition « Colored black » avec sa curatrice Isabelle Chalard. L'Autel des artistes de Panam a tendu le micro au célèbre photographe londonien d'origine jamaïquaine.

Avec ses lunettes « trendy » et son élégant costume mauve Dennis Morris a le look d'un dandy des beaux quartiers londoniens. Il a exposé à la Tate Britain, à Sidney, Arles, Los Angeles, Pékin, Tokyo...  Pourtant l'homme, né en 1960 en Jamaïque- pays qu'il a quitté à l'âge de quatre ans-a grandi dans un environnement très dur, à Dalston dans le nord-est de Londres. Il ne connaîtra jamais son père et sa mère vit de confection. « Je ne me rappelle pas vraiment de la Jamaïque mais j'ai un souvenir de l'arrivée en Angleterre et à quel point il faisait froid. Ça a été un choc!» nous explique Dennis Morris avec un frisson dans la voix. « Plus tard, en travaillant avec Bob Marley j'ai eu l'occasion d'y aller et d'en savoir plus sur mon pays natal » Le reggaeman anglo-jamaïquain Tippa Irie exprime bien ce choc thermique qu'a ressenti Dennis Morris dans la chanson Rebel on the roots corner (1994): « Je ne sais pas pourquoi on a quitté la Jamaïque pour aller en Angleterre travailler dans un congélateur. »

https://www.youtube.com/watch?v=n8J6CEqqoQ4

Enfant du Windrush

Les parents de Dennis font partie de la première génération d'immigrants carribéens, la génération dite « Windrush », du nom de l'Empire Windrush ce bateau qui, en 1948 a débarqué à Tillbury, en Angleterre, près de cinq cent immigrés originaires de Jamaïque et de Trinidad et Tobago, en quête d'un avenir meilleur. « Il y avait deux communautés carribéennes à Londres dans cette génération Windrush » rapporte Dennis Morris, l'une à Brixton et à l'autre à Hackney dans l'East End. C'est d'ailleurs dans ce quartier qu'il fait une de ses plus belles compositions photographiques, celle d'un petit garçon noir  sur un tricycle. « Malgré les conditions très précaires il y avait une grande solidarité parce qu'il nous fallait être unis pour faire face à ces difficultés. », se souvient-il.  Le Royaume-Uni de l'après-guerre en pleine reconstruction a largement bénéficié de cet afflux d'immigrés carribéens sur le plan économique bien sûr mais aussi culturel avec notamment l'apport musical du rocksteady, du ska, du dub, du reggae.

George Jackson is dead, Grosvenor square, 1971, copyright Dennis Morris

Le titre de l'exposition de Dennis Morris « Colored black », déjà présentée à Kyoto, au Japon en avril 2023, se réfère à la fois au noir et blanc des tirages photographiques mais aussi aux « sujets » photographiés, des Anglo-Jamaiquains montrés dans leur quotidien, le Londres des années 1970: « Cela donne un aperçu au public de comment ces personnes vivaient à l'époque », relate Dennis Morris. « Quand vous regardez mes photographies vous pouvez ressentir comment étaient leurs conditions de vie.  Comment les gens s'habillaient, mais aussi les sound systems, les fêtes, la vibe.»  Ces fêtes, selon Dennis Morris, étaient très artisanales, dans des caves, avec un ampli installé « à l'arrache » et un droit d'entrée à cinquante pences. Les « parties » pouvaient parfois finir en bagarre, par exemple si on invitait à danser une jeune fille déjà prise. Dans le parcours de l'exposition on trouve aussi un énorme ampli, objet iconique des sound systems et un poster d'un samedi soir d'août 1978. On aurait aimé y être. Il y avait à l'affiche le sound system de Battersea (au sud de Londres), Moa Anbessa et Jah Shaka, le « zulu warrior », le roi des nuits de East London, décédé en avril dernier.   

https://www.youtube.com/watch?v=3QNWpnwWgc4

https://www.liberation.fr/culture/musique/jah-shaka-mort-dun-roi-secret-du-reggae-anglais-20230413_B22262TPWFAIFHJNTNBXYO76XU/ 

Une photo de l'exposition intitulée « Count shelly sound system » datée de 1973 restitue bien cette ambiance dans laquelle on croise des figures du reggae comme le poète Linton Kwesi Johnson, Dennis Bovell mais aussi les groupes britanniques Aswad et Steel Pulse. Le contexte politique est aussi très présent dans « Colored black ». Un cliché du jeune Dennis Morris montre une manifestation à Grosvenor square, à Londres, pour protester après la mort en prison de l'activiste afro-américain George Jackson à la prison de San Quentin le 21 août 1971. Sa mort déclenche la mutinerie dans une autre prison Attica et inspirera le chef d'oeuvre d'Archie Shepp Attica blues (1972) Mais c'est une autre histoire.

De choriste à photographe

Pour le jeune Dennis tout commence avec la chorale. Il n'a que neuf ans quand il intègre le club de photographie de sa chorale: «  Quand j'ai vu des garçons faire un tirage dans la salle des épreuves j'ai trouvé ça magique. La personne qui s'occupait du club Donald Paterson a vu mon enthousiasme, m'a pris sous son aile et m'a guidé. Il m'a donné des livres, des magazines à lire, m'a emmené au musée. Et me voici aujourd'hui! » Dennis Morris revendique l'influence de Robert Capa, de Dan Mc Cullin, Henri Cartier-Bresson, Jacques-Henri Lartigue, David Bailey ou encore Richard Avedon. « Ils étaient mes héros mais il ne faut pas oublier Gordon Parks parce que c'était le premier photographe noir à avoir du succès. Il travaillait pour Life magazine et a réalisé le film blaxploitation Shaft. » Naturellement, Dennis Morris commence par photographier son environnement immédiat, ses amis et sa communauté. « M. Paterson m'a appris l'importance de se documenter et c'est aussi cela qui m'a incité à approfondir mon travail. »  Dennis, mordu de musique, est naturellement fan de Bob Marley et les Wailers à l'adolescence. En 1973, il apprend que Bob fait sa première tournée en Angleterre à l'époque de l'album Catch a fire. « J'ai décidé de sécher les cours ce jour-là et je suis allé au club qui était le premier sur la liste de tournée le Speakeasy. J'ai attendu pendant un temps interminable jusqu'à ce qu'il fasse son apparition. » La suite fait partie de la légende. « Puis-je te prendre en photo? » s'enhardit Dennis -Yeah man, vas-y! »À la fin des balances, Bob Marley demande à l'adolescent comment c'est d'être Noir en Angleterre. Il s'entiche de lui au point de lui proposer de les suivre en tournée. Le lendemain, Dennis part de chez lui avec un sac et fait semblant d'aller en cours de sport. En réalité, il monte dans le van de la tournée. Une célèbre photo sur laquelle Bob aurait dit « Es-tu prêt Dennis? » immortalise ce moment. Clic clac, le  résultat est figé dans la boîte à images avec le Leica de M. Morris. Mais la tournée censée durée trois semaines tourne en eau de boudin au bout de cinq jours par un matin enneigé. « Les Wailers voulaient jouer au football. Devant cet amas de neige Peter Tosh et Bunny Wailer y ont vu un signe de Babylon et sont repartis en Jamaïque. ». Qu'à cela ne tienne, à leur retour au Royaume-Unis deux ans plus tard, à l'époque du fameux live de Bob Marley and the Wailers at the Lyceum de Londres, Dennis Morris est accrédité comme photographe officiel. La consécration viendra quand ses photos de Marley apparaissent en une des magazines Time out et Melody maker. L'amitié entre les deux hommes ne s'interrompra qu'au décès du leader des Wailers en 1981: « On avait une relation très proche. Il a cru en moi comme j'ai cru en lui. Pour moi c'était extrêmement simple de le photographier. C'était quelqu'un de très spécial. Pour lui la musique était une façon de délivrer un message. C'était un messager. On avait une connexion spirituelle très forte. Pour Bob, il n'y avait pas besoin d'être un rasta, d'être Noir ou Blanc pour être son ami mais seulement d'avoir un coeur et un esprit nets. » Dennis réalise aussi des clichés de Judy Mowatt, l'une des choristes des I threes, le trio féminin qui accompagne Bob, de  Lee « Scratch » Perry ou encore des Mighty Diamonds.

C'est aussi par l'intermédiaire du reggae que John Lydon alias Johnny Rotten, le leader des Sex Pistols, qui est un passionné de cette musique, le contacte. Le groupe de punk a le vent en poupe et vient alors de signer chez Virgin records « Il a découvert mes photos et il a voulu que je travaille avec eux. » L'immersion dure un an à partir de mai 1977. Dennis passe « d'une expérience spirituelle avec Bob » à un univers beaucoup plus sauvage et rude: « Avec eux, j'ai appris à faire tomber les portes pour obtenir ce que je voulais. » Deux ans plus tard, Dennis s'essaie à son tour à chanter avec Basement 5, un projet entre punk et reggae qui décrit avec noirceur les années Thatcher, celles du chômage et de la montée du racisme en Angleterre avec le British national party (BNP). Don Letts, disc-jokey proche des Clash, en a été le premier chanteur mais selon Dennis Morris c'est avec lui que le groupe a vraiment décollé: « Je  voulais m'exprimer différemment. La musique était une extension de mon art. Mes textes avec Basement 5,  ça été un journal de ce que moi je vivais en tant que jeune garçon noir.  Mon expérience d'enfant d'immigré ayant grandi en Angleterre.» Le groupe est produit par Martin Hannett et Dennis, en plus du chant, assure la partie graphique, les visuels et le logo. Dans cette veine, Dennis a aussi  été  directeur artistique pour le label de Chris Blackwell Island records, faisant des pochettes pour Bob Marley, Marianne Faithfull ou LKJ. « C'est un travail que j'ai apprécié par certains aspects mais ce n'était pas pour moi alors je suis parti. » En 2013, l'artiste a aussi une collaboration en demi-teinte « Superman is dead » avec Shepard Fairey, connu comme le portraitiste de Barack Obama: « C'est un artiste très talenteux que je respecte beaucoup mais il est aussi une machine à faire de l'argent. On a des approches très différentes. »

Bob Marley par Dennis Morris en 1973 copyright Dennis Morris

https://www.youtube.com/watch?v=Y_gAVZBKoMI

En revanche, l'oeil de Dennis Morris pétille quand il évoque le continent africain, dont il est originaire via l'esclavage et la diaspora afro-carribéenne. « Chaque personne noire est connectée à l'Afrique peu importe d'où vous venez. Peter Tosh disait: « Peu importe ce que vous parlez et d'où vous venez vous êtes Africain. » Vous avez jusqu'au 24 janvier 2024 pour profiter de la belle exposition de Dennis Morris à la galerie Agnès B...

Question thé ou café:

Si vous n'étiez pas photographe que feriez-vous?

C'est une bonne question. Depuis l'âge de neuf ans je ne fais que ça. Chaque chose que je fais est liée à la photographie, ma musique, etc. Je ne sais pas.

Pour aller plus loin:

le site de la galerie Agnès B:

https://la-fab.com/en/la_galerie/dennis-morris-colored-black/

Crédit photo Isaac Jade

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Article 14 - Estelle Jacques

Le piano libéré d'Estelle Jacques

Estelle Jacques était l'invitée de l'Autel des artistes de Paname le lundi 9 octobre. Nous l'avons interviewée dans un décor familier pour elle, le magasin Pianos Grath à Clermont-Ferrand, ouvert spécialement pour nous. Rencontre.

«Le piano, nous précise l'artiste d'entrée, je ne l'ai pas choisi personnellement. Ce sont nos parents qui nous ont donné des cours de piano à ma soeur et à moi. » Nous sommes alors à Aubusson en Creuse d'où est originaire la musicienne. Estelle a de qui tenir puisque ses parents sont mélomanes, portés en particulier sur la musique classique et la chanson française. Elle est bercée dès l'enfance par Jacques Brel, Georges Brassens, Serge Reggiani ou encore Serge Gainsbourg. « On écoutait aussi Julos Beaucarne, un conteur belge, poète et multi-instrumentiste qui a un univers très riche. » Nul doute que l'influence de ce musicien éclectique, décédé récemment le 18 septembre 2021, a contribué à forger le monde musical d'Estelle Jacques dans lequel on retrouve aussi Janis Joplin, Érik Satie ou encore Maurice Ravel. Pour elle, le piano n'a pas toujours été un long fleuve tranquille:  « Les premières années ont été difficiles pour moi, évoque t-elle pudiquement, ça a mis du temps à démarrer, probablement une question de maturité. »

À 13 ans, l'adolescente s'y met sérieusement, apprivoise le piano. C'est sa professeure de piano, « une personne absolument extraordinaire » qui lui donnera véritablement l'amour de la musique. Elle suit des cours en sa compagnie jusqu'à l'âge de 18 ans. Après une année passée au Conservatoire de Lyon, Estelle étudie ensuite à celui de Clermont-Ferrand, dont l'école de musique est plus proche de sa Creuse natale. A vingt ans, elle est mûre pour enseigner. C'est au milieu des volcans d'Auvergne, qu'Estelle décide de poser ses bagages. Touche à tout, la jeune femme ressent le besoin de « s'ouvrir à une autre manière de faire la musique, à d'autres pratiques et à d'autres styles. Le piano c'est bien mais je jouais beaucoup seule. J'ai eu envie de passer à autre chose pour m'aérer un peu la tête. » Elle se met alors à la contrebasse, qui lui permet de jouer avec d'autres musiciens comme le groupe de chanson engagée Sabayo, avec des musiques et textes originales. Mais ce n'est pas tout.

Estelle découvre aussi la vielle à roue, un instrument méconnu, qui se joue notamment en Auvergne. Son origine remonte au Moyen-Âge, avec des cordes frottées par une roue en bois. « Il a un grain particulier. C'est à la  fois rustique, rudimentaire et en même temps sophistiqué. J'aime son côté brut.» La vielle à roue servira à Estelle de porte d'entrée pour s'ouvrir aux musiques traditionnelles, particulièrement riches en Auvergne et aux musiques du monde. « Ces musiques m'ont décoincé dans un sens. Je ne passais plus par la partition mais par l'oreille, l'improvisation. » Les musiques évoluent avec le temps et avec les musiciens. Estelle fusionne ainsi sa vieille à roue avec des sonorités beaucoup plus actuelles: « À l'aide de pédale d'effets et de pédale de boucle je confrontais ma vielle électro-acoustique au rock n' roll et même au punk. »  Elle joue pendant plusieurs années avec le Pönk trio autour du joueur de cornemuse Yvan Bultez et du percussionniste Arnaud Claveret. Celui-ci lui fait découvrir beaucoup d'artistes africains comme Bonga et Salif Keita: « J'aime le côté répétitif des musiques africaines. Arnaud s'était constitué son set, comme pour une batterie.  Notre groupe était très rythmé et dynamique sur des reprises de thèmes traditionnels. La vieille à roue se prête bien aux musiques tribales parce qu'elle produit un son continu. La roue est comme un archet infini. Il y a quelque chose d'assez envoûtant et de lancinant qui se prêt bien à ces musiques »  Le mélange est décoiffant à n'en pas douter! En parallèle, elle travaille avec la compagnie les Damoizelles de Mylène Carreau alias « la baronne perchée » qui habite son village Champeix, sur les hauteurs. Estelle Jacques accompagne des lectures musicales et des spectacles pour jeune public pour lesquels elle a eu recours à toutes sortes d'instruments comme le mélodica, la sanza ou une boîte à musique en carton fabriquée par l'artiste elle-même. Des cartons poinçonnés ont été mis dans cette boîte, qui marche avec une manivelle à la manière d'un orgue de barbarie . «Mylène est passionnée par la nature et par le format des correspondances que j'arrangeais en direct avec la vielle à roue ou le nickelharpa, un instrument scandinave, proche de la vielle, à la différence que ça se joue avec un archet. Elle a imaginé un personnage qui aurait vécu à la fin du XIXème siècle et qui parle beaucoup des jardins, des plantes, de façon poétique. »

https://www.youtube.com/watch?v=lgnF8zWPY1A

https://www.youtube.com/watch?v=DK8TdPsaY1k

Une auvergnate à New York

La poésie n'est pas exempte de l'univers d'Estelle Jacques qui en cette belle après-midi du 9 octobre nous a joué Une auvergnate à New York aux sonorités chaloupées et afro-cubaines à la Gonzalo Rubalcaba. Ce morceau en clin d'oeil au Englishman in New York de Sting semble avoir été inspiré d'une virée de la pianiste dans Spanish Harlem, le quartier hispanique de la grosse pomme. Mais Estelle n'a jamais été à New York ni sur l'île de la Réunion ou même sur le continent africain qu'elle aimerait fouler au pied un jour. Le pouvoir d'évocation de la musique est ici total: « Je voyage beaucoup dans ma tête. J'aime la musique cubaine. On se nourrit tous de ce que l'on écoute et de ce que l'on voit. J'ai imaginé ce voyage d'une auvergnate. »

Estelle, qui aime décidément brouiller les pistes a sorti son premier album Liberpiano en avril 2021, gravé au studio Polyphone,  en partenariat avec L'Autre distribution. Si le titre peut faire penser au Libertango d'Astor Piazzolla l'album n'a rien à voir avec le tango. Plutôt avec la musique tribale ou la musique répétitive, style avec lequel Estelle a composé plusieurs des morceaux du disque: « Après avoir délaissé le piano pendant quelques années je suis revenu au piano. J'ai ressenti une envie vitale de composer et de jouer. J'avais plein de choses à dire. C'était une manière de me libérer de toutes ces choses que j'avais sur le coeur.» Estelle Jacques garde son parfum de mystère sur la sphère intime exprimée par sa musique, comme sur Vulcain et Aphrodite. À charge ensuite à l'auditeur d'interpréter : « Ce sont des pièces musicales évocatrices, qui créent des images pour le public. » Le clip dessin animé de ce morceau Vulcain et aphrodite par Nikodio a d'ailleurs reçu le premier prix du festival d'animation de Brighton en 2022.  

Dans la continuité, elle enregistre un autre opus PiaNo format:

« Il y a forcément une progression. Je pense que c'est encore un peu plus profond. J'insiste sur le No de piano format pour marquer le fait que je ne m'inscris pas dans un style particulier. Ce qui m'intéresse c'est qu'il n'y ait pas de barrière entre les styles. Je revendique de ne pas être formatée. » L'originalité d'Estelle a séduit l'association Isaac et Jade qui l'a conviée, ainsi que Chérif Soumano (voir notre article) au lancement de son label Isaac et Jade records le 12 novembre au Café de la Danse à Paris: « J'en suis ravie, c'est une nouvelle aventure. » Estelle a l'expérience de la scène: « J'aime jouer dans des petites salles où le public est très proche. Ça m'aide à être à l'aise et à créer une connivence. » 

Nul doute qu'Estelle Jacques saura établir une connivence avec les spectateurs du Café de la Danse.

https://www.youtube.com/watch?v=wlZWV6_o8A8

https://www.youtube.com/watch?v=2I4m1k9ZMPQ

Le site d'Estelle Jacques: https://www.estellejacques.com/

Question thé ou café:

Si vous n'étiez pas musicienne que feriez-vous?

Je pense que je serais cuisinière, j'aime beaucoup cuisiner. Je vois une similarité entre la musique et la cuisine, les formes, les couleurs, les épices, les nuances, le plaisir, la convivialité et le partage.

Julien Le Gros

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Article 13 - Chérif Soumano

Chérif Soumano, le « super » virtuose de la kora

À 42 ans, Chérif Soumano a joué avec de nombreux artistes traditionnels maliens Kabine Kouyaté, Moussa Sissokho, Lansine Kouyaté, Mamani Keita ou de la scène jazz comme Minino Garay, Ira Coleman et Edsel Gomez. L'autel des artistes de Panam a eu le plaisir de rencontrer ce joueur de kora émérite le 8 septembre au studio La Fugitive, dans le 20ème arrondissement de Paris.

Cet après-midi  là Chérif Soumano, habillé à la mode traditionnelle, nous accueille en beauté  dans le studio au son cristallin de la kora. Son extraordinaire dexterité et son aisance à la kora contrastent avec sa personnalité plus timide, presque mutique. La légende dit que Toumani Diabaté surnommait Chérif Soumano « super » tellement son « petit » avait un jeu fluide à la kora. Cette anecdote en dit long sur le niveau d'un musicien surdoué dont le CV de collaborations musicales est long comme le bras. Rien n'est dû au hasard pour Mamadou Chérif Soumano. Il naît le 20 mai 1981 au Mali dans une famille de griots. « Le griot c'est la communication, le partage, l'entente, la paix. La parole d'un griot est toujours positive. » résume ce petit-fils d'un joueur de dum dum, ce fût de bois sur lequel on frappe avec un bâton de bois d'un côté et sur une cloche de l'autre avec une tige métallique. « C'est toujours un plus d'avoir un musicien percussionniste dans sa famille. Mais ça n'a pas eu une influence directe dans le fait que je joue de la kora. » Pour comprendre l'engouement du jeune Chérif pour cet instrument à cordes il faut citer deux grands noms Ballaké Sissoko et Toumani Diabaté. « Je les ai connus tout naturellement. » explique Chérif. « J'étais tout petit et je les entendais déjà jouer de la kora. Leurs deux maisons étaient collées à N’Tomikorobougou, un quartier de Bamako. Nous les enfants, on passait la journée avec eux du matin au soir. Je les observais. Le fait d'avoir ces icônes de la tradition à portée de main c'est un grand plus. Mais il n'y a pas qu'eux qui m'ont donné envie de m'intéresser à la kora.  Il faut avoir envie de l'instrument aussi. J'ai très tôt flashé sur la kora dont le son me parlait. J'ai surtout beaucoup appris auprès d'un grand guitariste burkinabé vivant au Mali qui était surnommé « Jimi Blanc ». En dehors du jeu traditionnel à la kora, feu Jimi Blanc, qui lit la musique donne une ouverture à Chérif sur le monde du jazz.

https://www.youtube.com/watch?v=2VwYMwSstDc

Accordeur de Toumani

Cette ouverture se concrétisera en 2007 par une participation inattendue, presque accidentelle de Chérif à un album de la mythique chanteuse de jazz Dee Dee Bridgewater le bien nommé Red earth, en référence à la terre rouge du Mali. Sur Red earth on retrouve le « who's who » des musiciens maliens Cheick Tidiane Seck, Oumou Sangaré, Moriba Koita, Bassékou Kouyaté, Mamadou Diabaté... « Je suis venu sur le projet grâce à Toumani Diabaté qui a participé à Red earth. Chaque fois qu'il venait en studio il faisait appel à moi pour accorder sa kora. J'ai de bonnes oreilles. Il y a des accordeurs dont c'est le métier mais on faisait plus confiance à nos propres oreilles. Je suis venu donc régler la kora de Toumani pendant les sessions d'enregistrement. Toumani a gravé un thème. Mais le lendemain il partait en voyage. » Pour la suite de l'enregistrement de l'album, la production fait donc appel à « l'accordeur de Toumani » pour le remplacer au pied levé dans ce studio qui n'est autre que Bogolan, l'espace créé en 2002 par Ali Farka Touré et Yves Wernert. « Il y a d'autres studios à Bamako qui ont une bonne qualité de son mais celui-ci est devenu un peu le repaire pour tous les grands musiciens occidentaux ou étrangers qui viennent au Mali. » évoque Chérif Soumano. « Cet album de Dee Dee est basé sur les chansons traditionnelles d'Afrique de l'Ouest mais comme elle vient du jazz, musique qui vient d'Afrique, il y a forcément une fusion avec le jazz. »

Après cette belle expérience Chérif sera à l'affiche la même année d'un autre album devenu un classique L'Africain de Tiken Jah Fakoly, artiste qui a déménagé à Bamako dès 2003 en raison des  tensions politiques en Côte d'Ivoire. Sur L'Africain figurent le reggaeman Beta Simon, les rappeurs Soprano et Akon. Le titre le plus connu est Africain à Paris. « À Bamako, j'avais la réputation d'être ouvert sur toutes sortes de musiques. Le reggae ce n'est pas le style qu'on joue devant chez Ballaké ou Toumani. Tiken Jah m'a fait confiance. » Là encore Chérif est un peu la « doublure » d'un Toumani débordé qui joue sur quelques titres pendant que Chérif participe au reste de l'enregistrement du disque. « C'était différent de la routine de la musique ouest-africaine que je jouais, le répertoire pour les mariages, les sumu pendant lesquels les griots chantent des louanges. La musique reggae c'est aussi une belle ouverture pour ma kora. »

L'aventure World kora trio

Trois ans plus tard, Chérif qui posera ses valises en France, se produit à Rochefort-sur-mer à l'occasion du festival Rochefort en accords qui met à l'honneur des musiciens des cinq continents. Chérif joue avec Petit Adama Diarra au balafon et le remarquable chanteur haïtien James Germain, qui vivait au Mali. C'est alors que le violoncelliste américain Eric Longsworth est épaté par le jeu de Chérif: « Il a aimé ce que je faisais à la kora, on a fait plusieurs morceaux ensemble. »  De cette alchimie est né le désormais célèbre World kora trio avec le percussionniste Jean-Luc Di Fraya. Deux disques sur le label Passe minuit immortalisent cette complicité musicale Korazon en 2012, un jeu de mots avec corazon, le coeur en espagnol et le mot kora « la kora ça part de l'amour » et Un poisson dans le désert en 2015. « C'est toujours un plus pour un musicien de rencontrer d'autres cultures. Il n'y a pas que la musique, pour moi vous  rencontrer en tant que journaliste c'est aussi une expérience.» Autre expérience marquante, la tournée internationale de deux ans avec  Roberto Fonseca.

Auréolé du succès de son album Yo, devant le public comble du Parc floral de Paris le 7 juillet 2013 le pianiste cubain invite sur scène un certain Chérif Soumano. Ce dernier est comme un poisson dans l'eau au milieu des musiciens cubains. Fonseca rééditera plus tard cette énergie naturelle Mali-Cuba avec Fatoumata Diawara sur un album au titre révélateur At home (à la maison) « Pour moi la musique cubaine c'est l'Afrique. Quand Robert joue, je sens l'Afrique dedans. » insiste Chérif. « On revient toujours à la case départ, la source de tout c'est l'Afrique. »

https://www.facebook.com/worldtrio.kora/

https://www.youtube.com/watch?v=iXH-HGaiK1o

https://www.facebook.com/korajazz/

Musique sans frontières

Le feeling a été le même avec l'homme au chapeau, le bassiste Marcus Miller, états-unien originaire de Trinidad et Tobago, porte-parole du projet de l'UNESCO « La route de l'esclave ». En 2015, Marcus sort l'album Afrodeezia qui rend hommage à l'Afrique et aux diasporas noires. Le 5 avril 2016 à l'Olympia il réunit plusieurs musiciens africains sur scène dont le guitariste Hervé Samb, le bassiste Alune Wade, le percussioniste Adama Bilorou ou encore... Chérif Soumano « Je dis merci au bon dieu d'avoir joué avec tous ces grands musiciens. C'est un parcours énorme. Ça a commencé parce que je jouais avec Roberto Fonseca dans une ville. Après, j'ai regardé le concert de Marcus Miller qui partageait la même affiche. Au moment où j'allais partir à l'hôtel Marcus m'a invité à les rejoindre à la kora sur le dernier morceau.  Marcus a pris mon contact et un ou deux ans après j'ai reçu un email m'invitant à participer à l'album. Ensuite il y a eu une tournée.» Ancien chef de l'orchestre national du Sénégal  le pianiste Abdoulaye Diabaté le repère pour son Kora jazz trio sur l'album Kora IV en 2018. Chérif succède à la kora au guinéen Djéli Moussa Diawara, au regretté Soriba Kouyaté décédé en 2010,  et à Yakhouba Sissokho. Le projet avec Adama Diarra aux percussions en remplacement de Moussa Sissokho est toujours en cours et le trio se produira le 14 octobre à l'Entrepôt au Haillan, près de Bordeaux.

En parallèle, Chérif a un duo avec des compositions originales mené à quatre mains avec le guitariste et violoncelliste français Sébastien Giniaux, qu'il a rencontré à Bamako il y a vingt et un ans. Le fruit de leur travail s'appelle African variations. Sur le premier disque La ronde des oiseaux, ils ont convié la chanteuse espagnole Paloma Pradal pour une touche flamenco et sur le second la flûtiste d'origine syrienne Naïssam Jalal. Les deux musiciens peuvent aussi reprendre allègrement du Léo Ferré ou du Phil Collins. « La musique n'a pas de frontières. Quand on pense à la kora on pense seulement à la tradition ouest-africaine. Mais cet instrument a beaucoup d'ouvertures. Ça dépend du joueur de kora et de son état d'esprit. »

https://africanvariations.com/

https://www.youtube.com/watch?v=TobjOeeu-eQ

Récemment, dans son home studio à Draveil dans l'Essonne Chérif Soumano a fait un autre duo Allah ko avec le guitariste sénégalais Cheick Niang. « C'est un petit frère, je l'ai vu grandir. On a profité du passage à Paris de Wally Ballago Seck qu'il accompagne pour tourner un clip à la maison. » Après avoir joué avec tant de monde il est temps maintenant pour Chérif Soumano de voler de ses propres ailes. Le musicien a son propre quartet et un disque de kora devrait voir le jour. Et ce n'est pas tout! Chérif Soumano a un secret, il chante d'une bien belle voix mais refuse de la dévoiler publiquement:« Je ne suis pas chanteur, je vais sauter sur ça. » élude t-il. Bon prince il nous fait néanmoins écouter en studio un titre vocal inédit de son cru. Enfin, last but not least, Chérif Soumano jouera avec Estelle Jacques le 12 novembre au Café de la Danse pour le lancement du label Isaac et Jade records. Nous y reviendrons.

Question thé ou café

Si vous n'étiez pas musicien qu'auriez-vous fait?

Je serais peut-être devenu acteur.

Julien Le Gros

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